Collision frontale

La pub rend fort. La pub rend faible. Depuis deux siècles, le modèle d’affaires des médias repose en bonne partie sur la juxtaposition des messages — ou des propagandes, comme l’on voudra. Les profits générés ont permis de constituer des empires extraordinaires. Un des héritiers de cette très grande aventure démocratico-capitaliste se retrouve maintenant à la tête du second parti politique du Québec. La pub rend fort.

Seulement, le modèle traditionnel vacille et perd pied. La pub migre massivement vers le Web. GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), les Big Four américains du numérique empochent les profits tout en diffusant l’information gratuitement. Pour compenser, pour arrêter la saignée, les vieux médias multiplient donc les compromis, pour ne pas dire les compromissions. La pub rend faible.

Le dernier numéro du Trente (été 2015), le magazine du journalisme du Québec, documente cette nouvelle réalité. Luc Tremblay, vice-président aux ventes de La Presse, y déclare que la révolution en cours pour les rapports entre la publicité et les médias est « aussi profonde que l’apparition du journal imprimé au XIXe siècle ».

Le dossier sur la publicité native (« Journalisme et marketing de contenu : collision frontale ») a été préparé par Suzanne Dansereau. Elle explique d’entrée de jeu avoir quitté le journal Les Affaires après quinze ans de service parce qu’elle avait la conviction de ne plus pouvoir pratiquer son métier assez librement.

« On me demandait trop souvent de répondre à des demandes de sujets commandités, peu importe que ces derniers relèvent de mon beat, soient pertinents, redondants ou insipides », écrit-elle en fournissant des exemples concrets qui tracent pour elle une « tendance de fond ».

Elle raconte que la parution d’un de ses reportages sur la Côte-Nord a été retardée l’an dernier faute d’annonceur. Son texte a ensuite été remanié pour le rendre plus attrayant du point de vue publicitaire.

Mélange des genres

Le Syndicat des travailleurs de l’information de La Presse, très vigilant à ce sujet, a déposé une trentaine de griefs contre la publicité native. Son président, Charles Côté, fournit d’autres cas de mélange des genres pour détourner une part de l’information au profit de la publicité. Le plus étonnant, portant sur l’industrie pétrolière, était commandité par le distributeur d’essence Valero. Un des professeurs des HEC cités n’a pas été mis au courant de ce lien incestueux.

Beaucoup de médias s’y mettent, The New York Times, le Globe Mail ou Le Figaro, chacun avec ses règles pour rapprocher plus ou moins les salles de rédaction de la propagande commerciale. Le Devoir a aussi les siennes, que d’autres pourront s’amuser à exposer ou à dénoncer. Voir, journal gratuit bâti sur la publicité, est déjà bien ancré dans cette tendance. Elle pourrait s’accentuer avec l’arrivée du nouveau copropriétaire Alexandre Taillefer.

En plus, les choix des uns se répercutent sur tous les autres, alors forcés de rentrer dans la danse, ou de déclarer forfait. Une fois que la concurrence avance, il devient de plus en plus difficile pour la plupart des autres de ne pas s’engager à leur tour.

C’est le cas avec la publicité déguisée. C’est aussi le cas avec les tarifs publicitaires. Certaines pratiques en vigueur depuis quelque temps dans le secteur fragile des journaux montréalais s’apparentent à du dumping. Un média casse les prix, brade les espaces réservés aux annonces sur ses différentes plateformes plus ou moins à la mode et finalement tout le milieu s’appauvrit et s’affaiblit. Rendu là, on ne joue plus à la concurrence, on entre dans des pratiques aussi déloyales qu’abusives.

Maquillage

Il faudrait aussi se questionner sur les nouvelles technologies qui facilitent encore plus les mariages insidieux. On le voit bien avec les versions tablettées des journaux qui permettent plus facilement de maquiller n’importe quoi ou presque en marketing de contenu.

Le Trente cite l’ex-éditeur de The New Republic Andrew Sullivan qui a récemment prononcé une conférence à l’Université Harvard sur le sujet. Il a traité les patrons de presse de « prostitués [qui] vendent l’intégrité que les journalistes se sont acharnés à bâtir au fil du temps ».

Dans le dossier du Trente, la journaliste Marie-Claude Ducas, auteure de la biographie du publiciste Jacques Bouchard, contrebalance ce point de vue disons idéaliste avec une bonne dose de realpolitik. Elle veut bien dénoncer les « dérives », mais pas sans rappeler la nécessité de sortir des ornières.

« D’où vient l’idée qu’il est suspect et inacceptable, au départ, que des entreprises commanditent du contenu ?, demande-t-elle. […] Qu’y aurait-il de tellement aberrant, par exemple, à ce qu’une marque d’appareils photo commandite de super reportages photographiques, qui, autrement, seraient impossibles à réaliser ? »

Une fois la remontrance faite, il faut donc aussi distribuer les indulgences. Quand le modèle craque de toute part, quand la publicité forte affaiblit l’information, il faut bien tenter de vivre ou de survivre, tout simplement…

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11 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 8 juin 2015 05 h 26

    Très intéressant voire nourrissant «papier» que le vôtre...

    ...monsieur Baillargeon !
    Tous ces pouvoirs que donnent l'Homme à l'argent ! Ce, semble-t-il, nouveau dieu qui serait même devenu une sorte de finalité pour un nombre important d'êtres humains ! Aller jusqu'à la prostitution....intellectuelle, éthique et morale ?
    Une chronique j'ai, un jour, publiée dans laquelle je décris aussi le processus de l'élasticisation de la conscience. Vous voyez le décor ? La conscience qui, comme un élastique, s'étire selon la pression que j'y mettrai. Et ce jusqu'au jour où elle me «pètera dans la face» comme la crise économique de 2008.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Pierre Bernier - Abonné 8 juin 2015 09 h 02

    État des lieux ?

    On a bien raison de soulever cette facette de la problématique de l’éthique de l’information en tant que bien public.

    Deux niveaux d’agents du 4e pouvoir sont en cause : l’éditeur et l’équipe journalistique.

    Ce n’est certainement pas avec l’outillage sommaire dont ils disposent au plan déontologique, généralement fruit d’une chimère d’autorégulation, qu’ils pourront gérer adéquatement ce conflit d’intérêt… inscrit dans la nature des choses.

    Pour lutter contre la « corruption » et les « faux » il faut d’abord nommer les choses par leur nom. Ensuite prémunir ces agents d’outils robustes pour gérer les risques d’être berné et, en conséquence, de tromper. Finalement instrumenter le « consommateur » final du produit des indications nécessaires pour qu’il puisse porter un jugement éclairé.

    Un beau thème pour le prochain congrès de la FPJQ ? On devra attendre pour celui des autres agents du 4e pouvoir !

  • Jacques Gagnon - Abonné 8 juin 2015 12 h 41

    Et vous ?

    Les journalistes ne cherchent-ils pas à être lus ? On prend l'argent de la bienfaisance corporative et on l'accepte volontiers. Pourquoi une entreprise ne pourrait-elle pas commanditer un article ? C'est à nous d'être vigilants et de voir en quoi cet article est biaisé ou non. D'ailleurs les entreprises de l'économie du savoir produisent des « white papers » fort intéressants. Il faut chercher ce qu'il y a de bon dans ces articles. Si on n'y trouve rien, tant pis.

    • Sylvain Auclair - Abonné 8 juin 2015 16 h 18

      Comment un lecteur peut-il savoir si un article est biaisé?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 juin 2015 08 h 20

      quand un journaliste se pose la même question que vous.

    • Jacques Gagnon - Abonné 9 juin 2015 10 h 48

      En ayant d'autres sources monsieur Auclair. Si vous lisez un texte scientifique ou tout texte fouillé, regardez à la fin et vous verrez des pages de références. Pour se faire une idée équilibrée, il faut consulter plusieurs sources.

      Souvent, il est très évident que le journaliste cherche à se rendre intéressant par-dessus tout.

  • Denise Lauzon - Inscrite 9 juin 2015 02 h 04

    Le capitalisme sauvage


    J'ai l'habitude de dire que les professionnels que j'admire le plus sont les journalistes. Mon point-de-vue étant que sans eux, nous ne saurions pas ce qui se trame dans le monde et que les décideurs politiques pourraient nous manipuler à leur guise.

    Ce que nous révèle cet article, me fait craindre le pire. Va-t-on en arriver un jour à se questionner sur la véracité des informations que les médias nous présenteront ou en sommes-nous déjà rendus là?

    Je dois dire que j'ai été surprise et même choquée de voir récemment sur RDI, entre deux bulletins de nouvelles, une publicité de la cie Enbridge. Alors que beaucoup de gens se questionnent ces temps-ci sur la viabilité des projets de pipeline au Québec, je me suis demandé comment les journalistes peuvent garder leur objectivité par rapport aux projets d'Enbridge s'ils sont commandités par cette compagnie. Ça me semble une mission quasi impossible.

    L'omniprésence de la publicité sur la planète nous indique clairement que le commerce est un phénomène envahissant. Si en plus les journalistes perdent leur bjectivité pour servir ce monstre qu'est le capitalisme sauvage, ce sera le cul-de-sac.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 juin 2015 08 h 46

      ",,,les décideurs politiques pourraient nous manipuler à leur guise." écrit mme Lauzon

      Mais ils nous manipulent déjà...et pire encore, ils se foutent bien de
      ce que nous pensons et voulons sauf...lors d'élections. Alors là, nous sommes "leur fiston" jusqu'au... lendemain, où ils (et leurs "pistons") auront oublié "ton nom" ...Félix

      C'est pourquoi, le citoyen doit se renseigner, et qu'ici entrent, en ligne de compte, le bon journalisme, le bon journaliste...et plusieurs autres facteurs et moyens: livres, conférences, enfin toutes autres sources de renseignements pertinents aux questions du moment.
      Prendre le temps...prendre son temps...

      La mondialisation a ses effets pervers...à nous de trouver la parade pour les contrer....Pas facile mais faisable...si on veut!

    • Louis Fallu - Abonné 9 juin 2015 09 h 57

      La neutralité existe-elle en journalisme ?

    • Jean Boucher - Inscrit 9 juin 2015 10 h 27

      Sans compter les nombreuses publicités des firmes Desmarais.

  • Jean Boucher - Inscrit 9 juin 2015 07 h 45

    "...Quand le modèle craque de toutes parts..."

    Concernant la propagande, vous avez oublié les commandes politiques dans les médias!

    Le diable est dans les détails. Les trois principaux partis politiques d'Ottawa et les premier, troisième et quatrième partis politiques du Québec le font de diverses manières dans leurs médias favoris (dont des commandes) pour contrer le principal objectif du second parti politique du Québec. Pendant ce temps, des médias de leur ex propriétaire et nouveau chef du second parti politique du Québec, qui dérangent les "normes" journalistiques établies, sont plus respectueux des diverses opinions dans une société évoluée!/?*

    Il faut être vigilant pour contrer les commandes politiques dans les médias et les dénoncer. Est-ce encore possible et qui le fera?