Le nécessaire académisme

Ma chronique « Dany l’immortel » sur l’indigence de l’Académie française a suscité des réactions auxquelles il faut répondre. La fascination qu’exerce l’Académie française en tant que symbole montre bien qu’il existe une demande d’académie, une aspiration francophone vers un certain idéal de pureté, une conscience de la langue. Elle fut même créée pour la combler.

Certes, l’Académie « fait » un certain nombre de choses, mais son action est celle des « faiseurs », puisqu’elle n’a jamais su faire ce qu’elle avait promis : produire un dictionnaire et une grammaire qui feraient référence. La démonstration de son insuffisance et de son amateurisme est très facile à faire : il suffit de regarder ce qui se fait ailleurs.

Il y a vingt ans, je vous aurais écrit que l’Académie française est inutile parce que l’académisme est une notion dépassée. J’ai changé d’idée après avoir visité l’Académie de la langue hébraïque, à Jérusalem, et la Real Academia Española, à Madrid. Les réalisations de l’Académie de la langue hébraïque, qui a ressuscité une langue jadis morte, prouvent qu’une académie n’est pas nécessairement le tombeau de la langue.

J’observe d’autres académies d’un peu plus loin — presque toutes les langues en ont une. Les institutions qui marchent ont trois points communs : elles sont actives, réactives et en phase avec leurs locuteurs. Les Islandais, par exemple, pratiquent une forme d’académisme qui construit les termes nouveaux à partir du vocabulaire des sagas médiévales islandaises. Ça leur convient.

J’ai pu constater dans mes conversations avec des membres de l’Académie française (et ses défenseurs) que ceux-ci n’ont pas la moindre idée de ce qui se fait ailleurs. C’est une honte, puisque les expériences normatives d’une langue étrangère sont transposables. L’Académie française fut créée en 1635 sur le modèle de l’Académie florentine della Crusca. Et la Real Academia de Madrid (comme la plupart des académies européennes) fut créée en 1714 à partir du modèle français.

Je ne réécrirai pas ici ma chronique sur les 22 académies de la langue espagnole, mais l’Académie de Madrid a su produire 23 éditions de son dictionnaire en trois siècles — dont deux éditions depuis 2001 ! Si vous regardez la liste des 43 académicos, plusieurs sont des spécialistes du langage, comme le directeur, le philologue Darío Villanueva, avec qui j’ai passé deux heures et dont la conversation sur la langue est autrement plus documentée que celle de son homologue à l’Académie française. Son collègue, Manuel Seco, est même l’auteur de son propre dictionnaire ! On n’a rien vu de tel à l’Académie française depuis un siècle.

La norme privatisée

L’incompétence historique de l’Académie française produit un curieux paradoxe. Alors qu’on imagine que l’Académie française a été la source de la norme du français, celle-ci découle plutôt, depuis quatre siècles, des efforts de particuliers entreprenants. Sur ce point, la langue française est la jumelle de la langue anglaise, dont la norme fut produite par les Johnson et les Webster de ce monde.

En français ? Depuis le XIXe siècle, la norme française émane des Larousse, Littré et autres Robert. Ce n’est pas nouveau. L’Académie n’a jamais vraiment trop su comment relever ce défi. En 1694, la montagne accoucha enfin d’une souris… 14 ans après qu’un avocat et homme de lettres, César-Pierre Richelet, eut publié le sien, beaucoup plus substantiel. Le Richelet, réédité jusqu’en 1759, servait encore de référence 150 ans après sa parution en 1680.

L’Académie était si lente en fait qu’un de ses membres, Antoine Furetière, s’est écoeuré. En 1690, quatre ans avant l’Académie, il a publié son propre dictionnaire concurrent, qui contenait quatre fois plus de mots et qui fut la véritable inspiration de l’encyclopédie de Diderot.

Côté grammaire, même inapplication. Ce sont deux religieux jansénistes qui produisirent une première grammaire, dite Grammaire de Port-Royal, dès 1660 (devançant ainsi l’Académie de 275 ans, qui publia la sienne pour son tricentenaire). Il y en eut bien d’autres. Au XXe siècle, ce fut Le bon usage de Maurice Grevisse, avec 15 éditions depuis 1936.

Afin de pallier la nonchalance de l’Académie française, les autorités ont réagi en créant d’autres institutions capables de pousser à la roue. En France, cela a donné la Commission générale de terminologie et de néologie, qui a pris le relais en la matière. Le Québec, lui, s’est doté de l’Office québécois de la langue française, qui produit une norme forte. D’ailleurs, les langagiers ne s’y trompent pas : l’OQLF reçoit 25 fois plus de demandes d’information (50 millions) que le site de l’Académie française !

Redisons-le : 25 fois plus !

1 commentaire
  • Gilles Théberge - Abonné 8 juin 2015 11 h 07

    La babélisme

    Au risque d'être hors sujet, j'ai déjà lu dans une revue (dont j'ai oublié le nom) un article sur ce qui à terme, menace non pas le français mais en particulier la langue anglaise. Le babélisme.

    Puisqu'il n'existerait pas d'académie visant à encadrer le développement de cette langue qu'elle se développe et se répand librement à travers le monde, elle serait menacée à terme par le babélisme.

    Effectivement les langues se développant de façon libre comme l'anglais et prenant partout des accents propres aux réalités culturelles qu'elle côtoie risque à terme, de devenir incompréhensible entre les divers segments de population qui l'utilisent.

    je serais curieux de connaître votre opinion à ce sujet.

    Cela dit je suis d'avis que le fait que notre langue puisse se référer à un ou des organismes qui tentent à tout le moins d'accompagner son évolution je trouve que c'est plutôt rassurant.