Nos pères

Tout est toujours personnel. On voit rarement l’actualité autrement qu’à travers le filtre de sa propre expérience. Y compris le décès de grands hommes.

J’assiste donc, de manière assez troublante, au cortège funèbre des éloges médiatiques et des portraits de Jacques Parizeau avec le sentiment qu’on parle de l’un des fondateurs du Québec moderne en même temps que de mon propre père.

C’est un peu à cause de la ressemblance physique. La corpulence, le regard clair, vif, rieur, le grand front, la chevelure fuyante. Ce visage poupin auquel la pilosité confère un peu de sérieux.

Mais le véritable lien est ailleurs. Dans une idée du monde que partageaient ces hommes, et qui, évidemment, disparaît un peu en même temps qu’eux.

Ils ne sont pas tout à fait de la même génération, mais tous deux d’un autre âge. Celui du cours classique. Des humanités. Deux membres d’une élite intellectuelle qui ne méprisaient jamais le peuple, mais toujours la connerie qui, elle, transcende les classes sociales, mais s’avère inexcusable chez les mieux éduqués.

J’aimais, chez les deux, ces contradictions qui sont aussi un peu les miennes. Ces idées et ces envies qui se bousculent chez les gens, les rendent complexes, et suscitent une constante réflexion. Le doute.

Je pense à tout ce qui relève de l’identité, mais aussi du rapport à l’argent. Désiré, souhaité sans gêne. Et donc de l’appartenance à une classe bourgeoise. Et en même temps le dégoût du toc, du vulgaire. La gêne devant l’ostentation ridicule de certains semblables. Le goût du luxe en même temps que la conviction que ce privilège social qu’est la richesse personnelle s’accompagne de la responsabilité de redonner pour tendre vers une certaine égalité des chances.

Des bourgeois de gauche ? Peut-être. Des hypocrites ? Le sont pas mal moins ceux qui acceptent de donner tout en profitant des privilèges de l’argent que les autres qui s’y agrippent en se faisant croire qu’ils sont l’unique moteur de leur richesse. Ceux-là vénèrent leur propre effort en feignant d’ignorer que l’éducation, l’environnement social, et toutes ces choses qui composent une société, et qui se payent, sont aussi à la source de leur propre succès.

Parizeau. Mon père. Un homme illustre et un illustre inconnu. Ils étaient des hommes de chiffres et de pensée. L’économie pour l’un. La science pour l’autre. Pour les deux : la philosophie. Ils étaient mus par le sens du devoir, ne dédaignaient pas le pouvoir ; en parallèle, ils aimaient la musique, le cinéma, les livres.

Avec eux, je le disais, disparaît un art de vivre. Une manière d’envisager l’existence comme un tout complexe, une nécessité de s’investir dans le monde comme citoyen, d’en savoir le plus possible, de servir la nation, d’aspirer à mieux, et de ne surtout jamais craindre de défendre ses idées.

Je retiens des deux des enseignements analogues. L’un public, l’autre intime. Les deux cependant trempés dans la même fierté, le même refus de s’excuser d’exister, la même attitude de mal engueulé, la même envie de vivre à tort et à travers, d’imposer sa vision lorsqu’on a la conviction qu’elle est bonne, et que cette conviction s’appuie sur du solide.

Avec arrogance ? Peut-être. Parfois avec une manière qui allait contre leur propre bien ? Fort possible.

Oui, c’est bien le portrait d’un homme d’État en homme de famille que je dessine ici.

Si Lévesque était l’oncle inspirant, enflammé, parfois goguenard, qui vous emmène au hockey et vous fait rêver, Parizeau était le père, géant, intimidant, un peu rétif. Celui qui commande le respect de son vivant, mais dont on ne mesure la grandeur qu’après coup, en dressant l’inventaire de son héritage.

C’est ce qui me manque de mon père, ce qui va nous manquer de Parizeau : l’étoffe de ces hommes qui appartiennent à un genre rare. Pas des surhommes. Des gens imparfaits, dont l’intelligence parvient à vous terrasser, et dont la passion est à la fois le moteur et l’ennemi.

Des entêtés qui avancent dans la vie, frappant le poing sur la table, parce qu’ils ont le coeur au poing.

De ceux dont on souhaite obtenir l’assentiment, la fierté. D’avoir hérité de leur rigueur, de leur droiture. De leur bravoure aussi.

Ils sont de ceux qui nous donnent envie de continuer, d’avancer, fiers. Ceux dont on sait, même s’il n’y a pas de paradis, qu’ils nous surveillent quand même…

Fantômes dans nos mémoires.

Pour les individus comme pour les sociétés, ce qui subsiste d’une vie après la mort loge dans la conscience de ceux qui restent.


 
15 commentaires
  • Monique Deschaintres - Abonnée 6 juin 2015 03 h 16

    Mr Parizeau

    Magnifique texte, merci

  • Gilles Théberge - Abonné 6 juin 2015 07 h 14

    Oui

    Certaines fois j'ai un peu de mal à vous suivre. Ce matin vos mots m'émeuvent. Et je vais sans aucun doute les relire. Merci de dire mieux que je le pourrais ce qui nous inspire et nous plonge le cœur dans l'eau de la tristesse

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 juin 2015 07 h 47

    Salut Papa !

    « Des entêtés qui avancent dans la vie, frappant le poing sur la table, parce qu’ils ont le coeur au poing. » (David Desjardins, Le Devoir)

    D’un père à l’autre, René et Jacques, tout le Québec en a rêvé et, rêvant en-corps et d’esprit, continue de rêver, comme en famille, ce dont il rêve de vivre et d’habiter cette nation, ce pays, ce Québec dont nous sommes fiers !

    D’un père à l’autre, et du cœur au poing, tout Québec vous dit :

    Salut Papa ! - 6 juin 2015 -

  • Bernard Terreault - Abonné 6 juin 2015 08 h 20

    Ah, le cours classique!

    Oui, le cours classique nous a sans doute marqués, nous les 70 ans et plus, particulièrement ceux qui ont eu la chance de fréquenter comme moi le même collège que Parizeau, qui était sûrement à l'époque le plus imprégné de culture classique, le plus exigeant, et le moins borné au point de vue religieux. Mais il ne faut pas exagérer son importance non plus. Mon père, d'origine modeste, qui n'avait connu que l'école publique et des cours du soir à l'UdeM, était déjà un esprit critique, fort en chiffres, un amateur de lecture, d'art, de musique.

  • Jacques Boulanger - Inscrit 6 juin 2015 08 h 24

    De pères en fils

    Beau témoignage que ce témoignage. Touchant. Vous êtes le digne fils de vos pères.