Ratatinement

Il faut des moments dramatiques comme peut l’être le décès de l’ancien premier ministre Jacques Parizeau pour prendre conscience que les temps changent. Ce genre de choc est parfois nécessaire pour découvrir que l’on a tout à coup été transporté à une autre époque. Comme si pendant notre sommeil, les aiguilles s’étaient mises à tourner à toute allure et que l’on se réveillait dans un univers différent dont on ne reconnaissait plus ni les visages ni les codes.

Comment ne pas avoir ce sentiment en revoyant Jacques Parizeau monter les marches de l’Assemblée nationale française en janvier 1995 ? Pour l’occasion, il avait franchi la majestueuse porte Napoléon du Palais Bourbon. De ces hauteurs, on pouvait contempler la place de la Concorde, de l’autre côté de la Seine. De mémoire de Parisien, on ne se souvenait pas que cette porte avait jamais été ouverte. Sauf pour René Lévesque en 1977. Elle ne l’a pas été depuis.

Mais, cette fois, entre 20 gardes républicains, ce n’était pas le premier ministre d’une province qui gravissait les trente marches recouvertes d’un tapis rouge. C’était le premier ministre d’un pays en devenir. Cela ne faisait pas de doute dans l’esprit de celui qui l’attendait sous le péristyle, Philippe Séguin, alors président de l’Assemblée nationale.

Contrairement à tous ses prédécesseurs, ce jour-là, Jacques Parizeau ne semblait pas avoir revêtu des habits trop grands pour lui. À la différence de René Lévesque, il ne s’excusait pas d’être là. L’arrivée sur la scène du monde d’un nouveau pays parlant français, cela ne devait pas passer inaperçu dans la capitale de la Francophonie. Jacques Parizeau était convaincu que la scène se répéterait bientôt à Londres, à Berlin et à Washington.

Dans les jours qui suivirent, le premier ministre québécois fit le tour du microcosme politique français. En fait, ce sont ses hôtes français qui se bousculaient pour être à ses côtés. En pleine campagne présidentielle, le maire de Paris Jacques Chirac et le premier ministre Édouard Balladur rivalisaient de déclarations sur la reconnaissance d’un Québec indépendant malgré les réticences traditionnelles du Quai d’Orsay. À gauche, l’ancien premier ministre Michel Rocard, devenu député à Bruxelles, penchait plutôt pour une reconnaissance simultanée par plusieurs pays européens. On en était vraiment là !

 

Jeudi, trois jours après le décès de Jacques Parizeau, ni l’Élysée ni Matignon n’avaient publié le moindre communiqué. Pas un seul petit mot pour ce grand ami de la France. Cela viendra peut-être dans les jours qui viennent, mais notons l’énorme différence avec le décès de René Lévesque et de Robert Bourassa qui avaient aussitôt suscité des réactions émues et pour qui une messe avait même été célébrée à Paris. C’est dire dans quel état sont aujourd’hui nos relations avec la France. Or, s’il en est ainsi, c’est aussi que, compte tenu de l’esprit provincial qui règne aujourd’hui à Québec, personne n’a probablement songé à mettre les responsables français devant leurs responsabilités.

Les relations politiques entre la France et le Québec n’ont jamais été si mal en point selon l’ancien ministre de Jacques Chirac, Pierre-André Wiltzer. « Parizeau n’aurait jamais permis la banalisation […] à laquelle nous assistons », nous a-t-il déclaré cette semaine. Une « banalisation » qui vient de part et d’autre, précise-t-il. En France, malgré une sympathie toujours vivace, le Québec est lentement en train de disparaître de l’écran politique. La maladresse québécoise dans le dossier des droits de scolarité des étudiants français n’a fait que boucler la boucle.

Et la France n’est pas un cas isolé. Au Québec, Philippe Couillard en est rendu à se réjouir d’une rencontre informelle de 45 secondes dans un hall de gare avec le pape alors que trois de ses prédécesseurs avaient eu droit, eux, à de véritables tête-à-tête comme le rappelait avec justesse l’ancien chef du protocole Jacques Vallée.

Parizeau savait, lui, que la diplomatie était affaire de constance, d’obstination et de petits détails. L’ingratitude française est d’autant plus désolante que Jacques Parizeau fut certainement, parmi nos premiers ministres, l’un des plus proches de la France. On rappelle souvent que Jacques Parizeau était diplômé de la London School of Economics. Mais il l’était aussi de l’Institut de sciences politiques et de la Faculté de droit de Paris. Contrairement à ce que l’on dit, ce bon vivant ressemblait beaucoup plus à un sénateur de la troisième République qu’à un lord britannique. Sa plus grande réalisation, la Caisse de dépôt et placement du Québec, est d’ailleurs la copie d’une institution française créée en… 1816, la Caisse des dépôts et consignations. Elle n’avait pas échappé à l’étudiant perspicace qu’était Parizeau. Lorsque viendra le temps de la retraite, c’est dans le Roussillon qu’il achètera un vignoble.

Les Québécois n’ont jamais eu à rougir à l’étranger de Jacques Parizeau, dont la prestance pouvait égaler celle de n’importe quel chef d’État. Nul doute que l’actuel ratatinement provincial du Québec à l’étranger l’aurait fait sortir de ses gonds. Heureusement, il n’aura pas eu à subir ce dernier affront.



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