S’émouvoir en pays de Loire (2)

Entrée d'une cave où dorment les chenins blancs.
Photo: Jean Aubry Entrée d'une cave où dorment les chenins blancs.

Les vignobles de Reuilly et de Quincy s’affichent dans cette continuité minérale démarrée tout juste au nord-est avec Menetou-Salon, Sancerre et Pouilly-Fumé.

Ici, le son des clochettes, je veux dire le tintement clair des sauvignons, pinots gris et pinots noirs, y est tout aussi précis, seulement modulé par cette bouffée d’air frais apportée par des sols où sables, graviers fins et argiles les aèrent avec musicalité.

Sur le plan de la métaphore, disons que, si Sancerre est un aigle serrant sa proie en ses serres puissantes, alors, Reuilly et Quincy donnent l’impression d’un colibri chatouillant de ses doigts microscopiques des nuages imaginaires.

Peu connues (seulement 500 hectares en production), ces deux appellations d’origine contrôlée (AOC), première et seconde en Val de Loire en 1936 et 1937) ont de quoi émouvoir, même si elles n’ont pas le rayonnement ni la réputation des « gros » noms du vignoble français.

Mais le vignoble français, c’est aussi et surtout ça : une somme de singularités régionales où la culture du verre et de l’assiette fait encore saliver d’envie ces pays qui en sont encore à rédiger leur propre histoire en la matière.

Ma découverte sur place ? Jean, Chantal et Maroussia, la troisième des Demoiselles Tatin, au Domaine des Ballandors à Quincy (23 $ – 976209, hélas presque épuisé – (5)★★★) et à Reuilly avec la Cave du Tremblay. Une affaire familiale menée à la baguette (magique) par des femmes sous l’oeil de l’expert ès terroirs Jean, qui ne semble nullement se plaindre de la verve juvénile mais diablement cohérente de la charmante Maroussia.

Pour tout dire, il y a une grâce dans ces cuvées de pinot gris Les Demoiselles, d’une subtile énergie verticale, ainsi que dans ces Quincy et Reuilly fins et vibrants, véritables feux d’artifice avec ces milliards de petites épingles fruitées qui piquent le palais comme autant d’étoiles sous la voûte céleste.

Des comme ça, moi, je fiole, je siffle et me déglace goulûment la glotte, surtout sur les tempuras de légumes, tartares de petits poissons et autres mets japonisants. Ah oui, les rouges ! Des pinots friands, avec ce qu’il faut d’encadrement et de sève fruitée. De quoi s’arsouiller dignement.

La Touraine vouvrillonne

Pour tout vous avouer, une semaine n’arrive pas à parcourir et à couvrir en profondeur ce jardin ligérien riche de ses 40 appellations couvrant plus de 38 000 hectares de vignoble planté. D’est en ouest : le Centre Loire, la Touraine, L’Anjou/Saumur et le Pays Nantais. Lieux-dits, parcelles et lots, travaillés pourtant par les vignerons d’une même commune, inscrivent des nuances, des styles, des interprétations souvent très différentes entre eux.

Multipliez le tout en blanc, rosé et rouge, sec, demi-sec, moelleux et pétillant, et voilà déjà le spectre des possibilités élargies. Bref, et pour faire court, s’il y avait une région viticole à emporter au grand complet dans une valise sur une île déserte… Suivez mon regard.

En Touraine, la ville de Tours n’affiche rien de pompeux ni de trop voyant. Une aristocratie, un raffinement discret qui, extra muros, se prolonge dans les vignobles environnants, de Cheverny à Montlouis en passant par Vouvray. Des rouges, oui (pour 51 % de la production), où malbec, gamay, cabernet franc et pinot d’Aunis s’assemblent ou non, mais surtout des sauvignons et chenins blancs arrachés à ces sous-sols de craie qui les effilent comme des Laguiole.

C’est le pays de la délicatesse même avec ces Marionnet, Michaud, Semeria et Gendrier, ou pour ces maîtres incontestés du chenin blanc que sont Foreau, Weisskopf, Huet, Blot, Carême et autres François Chidaine.

Le « cas » Philippe Foreau, à Vouvray, est à placer bien haut sur le plan des rencontres humaines. L’homme que je vois rarement (trois ou quatre fois pour le dernier quart de siècle) n’est pas du genre à rechercher l’avant-scène et les projecteurs. Plutôt intégré à ces 12 hectares de chenin blanc avec qui il fait corps, comme si sa respiration en dépendait.

Une discrétion doublée d’une exigence pointue qui passerait pour une obsession chez certains, mais qui, chez lui, relève d’un jeu d’enfant toujours à bricoler et à parfaire. En fait, ses chenins lui collent si intimement à la peau que Foreau lui-même en devient terroir. Ses cuvées sont une parcelle, une extension de lui-même.

Y soufflent le chaud et le froid, le discours et le silence, l’intuition et la raison, la certitude et le doute, le grand tout et l’infiniment rien.

Des vins organiques qui vivent, oui, mais qui se sont dépouillés de tout ce qui n’est pas terroir, dépouillement digne des leçons d’un maître zen.

Ce qui n’empêche pas ce vouvrillon d’être jovial, gourmet même. La finesse et la précision des accords suggérés par ce fin goûteur avec la table, par exemple, de chacune de ses cuvées, a de quoi décoiffer les meilleurs sommeliers de la planète.

Lotte au safran et lard fumé, bigorneaux au poivre, homard au beurre noisette, fonds d’artichauts et truffes à l’huile d’olive… Tout, ici, colle avec sensibilité et subtilité, comme si la tension, l’énergie, la salinité, l’amertume et une part intolérable de vérité fruitée s’inclinaient chaque fois devant la magie des moments culinaires.

Actuellement disponible mais en petites quantités, son Vouvray sec 2012 (37,25 $ – 12485789 – (10+)★★★★ ©), bien sec, tendu, subtil, à peine iodé, devrait gonfler chez vous une vague d’émotion avec les petits coquillages.

De Philippe Foreau à Stéphane et Christophe Vigneau-Chevrau, il y a quelques kilomètres mais aussi une même passion pour le grand chenin. Maison familiale (5e génération), gestion du vignoble en biodynamie pour une production encore une fois axée sur la finesse avec un grand « F ».

Rarement, d’ailleurs, ai-je dégusté des blancs aussi fins. Une finesse rapidement rattrapée par une puissance et une énergie qui la brandissent comme un glaive à double tranchant. Du découpage à froid pour palais échauffé.

Au mousseux, sec, tendre et moelleux, s’ajoute ce Clos de Rougemont en sec, issu de deux hectares de vigne, ceint à l’intérieur des murs de l’abbaye de Marmoutier toute proche. Saint Martin, qui habitait alors une grotte troglodyte en l’an 372, y cultivait déjà une vigne dont il se servait pour procurer réconfort aux malades.

Ici, à partir d’argiles blancs, le chenin est porté par le souffle ample et libérateur du terroir, comme si le minéral le dynamitait hors de lui. Le déguster dans l’antre du monstre de craie et de tuffeau qui étend ses bras dans une série de galeries aussi fraîches que profondes — carrières utilisées pour l’érection des nombreux châteaux de Loire au XVIe siècle — donne l’étrange impression de devenir soi-même terroir, pulsant au rythme d’un silence aussi opaque qu’apaisant. Bienvenue au pays du grand chenin blanc.

La suite, cet été, de l’aventure avec l’Anjou/Saumur et le Pays Nantais. Entretemps, vous partez en vacances dans l’Hexagone ? Paressez en voiture (ou en vélo) de Sancerre à Nantes (ou l’inverse), au fil des vignobles ligériens, et jouissez. Vignerons plus que sympas, surtout nettement moins stressants que les Parigots de la capitale, à 90 minutes de route de là !