Monsieur

Dans le touchant film-portrait simplement intitulé Monsieur que lui avait consacré Francine Pelletier en 2003, Jacques Parizeau apparaissait comme un homme blessé. « Aucun homme n’a été plus insulté que moi », disait-il.

Huit ans après sa malheureuse déclaration au sujet de « l’argent puis des votes ethniques », il n’avait toujours pas digéré la condamnation que lui avait infligée « une société à genoux, les bras en croix, le bec en cul-de-poule », qui semblait avoir oublié une vie entièrement consacrée au service public.

Il est heureux que ce soit un fédéraliste aussi ardent que le premier ministre Couillard qui ait pris l’initiative de souligner l’extraordinaire contribution de M. Parizeau à l’édification de l’État québécois en décidant que le siège social de la Caisse de dépôt portera désormais son nom. Qu’on approuve ou non son engagement souverainiste, sa recherche de l’intérêt supérieur du Québec a toujours transcendé les considérations partisanes.

Depuis la disparition de René Lévesque et de Camille Laurin, il était l’unique survivant du trio de géants qui avait entrepris de convaincre les Québécois qu’ils étaient parfaitement capables de prendre leur destin en main. Son passage au ministère des Finances, notamment marqué par la création du régime d’épargne-actions (REA), a été un formidable exercice pédagogique, qui leur a permis d’apprivoiser l’économie, qu’ils croyaient depuis deux siècles réservée à d’autres.

Sa relation avec la population était toutefois plus complexe que celle de M. Lévesque. Il était facile pour tout un chacun de s’identifier à Ti-Poil, qui incarnait si bien notre personnalité collective, avec ses forces et ses faiblesses. L’assurance inébranlable que dégageait ce grand bourgeois vêtu comme un banquier contrastait de façon dérangeante avec notre hésitation quasi congénitale. On admirait M. Parizeau, tout en lui en voulant de nous faire paraître aussi timorés, alors que Robert Bourassa avait l’amabilité d’appeler cela du pragmatisme.

 

Lors du décès de M. Lévesque, plusieurs au PQ avaient oublié le soulagement qu’ils avaient ressenti à l’annonce de la démission de M. Parizeau. Au cours des dernières années, ils ont été nombreux à pester contre cette « belle-mère » qui n’en finissait plus de leur faire la leçon. Sa récente évocation du « champ de ruines » a été avalée de travers, mais que serait-il advenu du PQ et du mouvement souverainiste si, à l’époque, il n’avait pas réagi à la dérive de l’« affirmation nationale » ?

Après la défaite de 1985, combien avaient succombé aux sirènes du « beau risque » ? Pendant que M. Parizeau s’efforçait de raviver la flamme, celui qui allait devenir le héros de la campagne référendaire de 1995 s’employait, en sa qualité d’ambassadeur du Canada à Paris, à convaincre les Français que le projet souverainiste était dépassé et que le Québec n’avait d’avenir que dans le fédéralisme.

On mesure d’autant mieux toute l’abnégation dont il a dû faire preuve pour s’effacer devant Lucien Bouchard, soudainement devenu la coqueluche du Québec tout entier, après avoir lâché Brian Mulroney, quand il est apparu que l’accord du lac Meech était condamné.

 

Entre son glorieux séjour aux Finances, alors qu’il éblouissait le Canada entier, et la palpitante année qui a culminé dans le référendum, on a presque oublié les longues années de misère que M. Parizeau a dû passer dans le fauteuil de chef de l’opposition. Il avait touché le fond du baril quand il s’était retrouvé seul dans la salle de conférence de presse de l’Assemblée nationale, où aucun journaliste n’avait jugé utile de se déplacer pour entendre ce qu’il avait à dire. « J’existe aussi », avait-il lancé, humilié.

En réalité, M. Parizeau avait peu de goût et un talent limité pour la guéguerre quotidienne de la période de questions. À ce jeu, il avait rarement le dessus sur un Robert Bourassa. Si ce dernier n’avait pas d’égal pour le surplace, M. Parizeau était essentiellement un homme d’action, qui affectionnait particulièrement les grandes manoeuvres.

Il est impossible de savoir ce qui se serait réellement passé au lendemain d’un Oui, mais c’est sans aucun doute dans un contexte comme celui-là qu’il aurait donné toute sa mesure. Des Confessions post-référendaires recueillies par Chantal Hébert et Jean Lapierre, on peut conclure sans grand risque d’erreur que la suite des choses aurait été menée tambour battant. Les négociations avec le reste du Canada sur un « partenariat » auquel M. Parizeau ne croyait pas auraient vraisemblablement été réduites au minimum.

Comme toujours en pareil cas, ses prétendus héritiers seront nombreux. On pourra les reconnaître aux deux qualités qui, outre son sens de l’État, caractérisaient Monsieur : la clarté et l’audace.

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15 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 3 juin 2015 08 h 25

    Pourquoi est-il heureux que ce soit un fédéraliste

    «Il est heureux que ce soit un fédéraliste aussi ardent que le premier ministre Couillard qui ait pris l’initiative de souligner l’extraordinaire contribution de M. Parizeau à l’édification de l’État québécois en décidant que le siège social de la Caisse de dépôt portera désormais son nom.. (Michel David)

    Serait-ce parce que Philippe Couillard défendrait «l'intérêt supérieur du Québec», même s'il n'est pas souverainiste, qu'il aurait pris l'initiative de souligner l'extraordinaire contribution de monsieur Parizeau dans ce sens en décidant de nommer de son nom le siège social de la Caisse de dépôt?

    Moi j'en doute fort.

    C'est que jusqu'à maintenant je trouve que Phillippe Couillard fait tout à fait le contraire.

    Ce n'est pas l'intérêt supérieur du Québec qu'il défend mais bien plutôt son développement économique en tant que simple province du Canada.

    A mes yeux à moi, il se soucie davantage de l'intérêt supérieur du Canada que de celui du Québec.

    S'il a pris une telle décision je ne pense pas que ce soit de gaîté de coeur mais bien plutôt parce qu' il ne pouvait pas ne pas faire quelque chose pour ne pas trop mal paraître.

    Et ses considérations partisanes je trouve que monsieur Parizeau ne les dissimulaient pas. Bien au contraire étant donné que c'était pour lui défendre l'intérêt supérieur du Québec que de travailler à vouloir faire du Québec un pays indépendant politiquement d'Ottawa.

    Il aurait donc été préférable il me semble que ce soit un premier ministre souverainiste qui prenne une telle décision parce que cela aurait eu beaucoup plus de valeur symbolique.

    Il n' y a pas de mal ni de honte à être partisan quand on défend une cause.

    Il n'y a qu' un fédéraliste que puisse se réjouir que ce soit un fédéraliste qui prenne une telle décison.

    • Yves Corbeil - Inscrit 3 juin 2015 09 h 40

      Moi j'appelle ça, faire encore un peu de millages.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 3 juin 2015 09 h 56

      L'édifice Jacques Parizeau

      L'esprit sportif (le "fair play") en politique, vous connaissez..., parce que malheureusement pour vous les péquistes, vous ne reprendrez plus jamais le pouvoir avec PKP !

    • Lucien Cimon - Inscrit 3 juin 2015 10 h 07

      Une stratégie bien connue de Couillard: jouer à l'homme vertueux, ouvert, comme Tartufe, espérant cacher ainsi son étroitesse et sa mesquinerie partisanes.
      Surveillez plutôt sa conduite que se paroles.
      Lucien Cimon

    • Yves Corbeil - Inscrit 3 juin 2015 11 h 03

      Désolé M.Tremblay, je ne pourrai jamais croire aux vertu Libéral d'un Philippe Couillard.

  • sylvie moses - Abonnée 3 juin 2015 08 h 27

    J'ai de la misère avec un '' IL ''

    Je m'excuse, Monsieur David, j'ai de la misère avec le début de votre troisième paragraphe.
    Est-ce qu'il y a quelque chose que je n'ai pas compris ?
    Alors, que dans les deux premiers paragraphes plus haut vous citez le IL en parlant de Monsieur Parizeau directement.
    Et, vous écrivez et je cite '' Il (Parizeau)est heureux que ce soit un fédéraliste aussi ardent que le premier ministre Couillard qui ait pris l’initiative de souligner l’extraordinaire contribution de M. Parizeau à l’édification de l’État québécois en décidant que le siège social de la Caisse de dépôt portera désormais son nom. ''
    1- Il était décédé lors de l'annonce.
    2- Il était outré lors de la perte des 40 milliards de la CDPQ et a posé de nombreuses questions. « Qui a transformé un fonds de pension en fond spéculatif ». -Jacques Parizeau « « Jamais un premier ministre (Charest) n’a eu autant de pouvoir sur la Caisse » Jacques Parizeau « Emprunter des sommes pareilles pour les reprêter, ça n’a rien à voir avec la gestion des pensions ». Jacques Parizeau
    Alors, excusez-moi, mais, j'ai une réelle difficulté à concevoir que Monsieur Jacques Parizeau serait comme vous le citez, '' Heureux que ce soit un fédéraliste....''
    J'appelle ça, noyez le poisson de la part de Couillard et se donner l'image du gentil Monsieur.
    Qu'il ouvre plutôt une enquête sur les pertes de tous ces milliards perdus par les Québécois lors de la gouvernance Charest et alors, j'aurai l'impression d'une certaine transparence et je suis convaincu que Monsieur Parizeau aurait probablement apprécié.
    Mais dans l'ensemble, j'espère m'être trompé dans la compréhension de ma lecture.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 3 juin 2015 09 h 39

      Franchement, basse politique mesquine, pas à la hauteur de l'homme dont il faut parler.

      Le "Il" en question est impersonnel, et "heureux" en son sens ancien de "chanceux", dans le sens que ça propose une image complète de M Parizeau plutôt qu'une image uniquement partisane.

      Enfin, les pertes de la Caisse de dépôt ont été récupérées, vous ne suivez pas l'actualité. Soyons à la hauteur de l'homme, frondeurs et confiants, non plus mesquins et revanchards...

    • Marc Ouimet - Abonné 3 juin 2015 09 h 52

      Le "Il" employé ici est impersonnel, comme quand on dit "il fait beau dehors"...

    • Hélène Paulette - Abonnée 3 juin 2015 11 h 57

      Mais il est tout de même vrai qu'on (le fédéraliste) est en train de brader la Caisse de Dépôt.
      R.I.P. Jacques Parizeau...

  • Patrick Boulanger - Abonné 3 juin 2015 08 h 58

    " Comme toujours en pareil cas, ses prétendus héritiers seront nombreux. On pourra les reconnaître aux deux qualités qui, outre son sens de l’État, caractérisaient Monsieur : la clarté et l’audace. " (M. David)

    Pauvre M. Péladeau, il pourra difficilement se présenter comme un héritier de M. Parizeau...

  • Jean Pierre Kesteman - Inscrit 3 juin 2015 09 h 56

    Le neutre existe en français

    Le IL du troisième paragraphe du texte de Michel David n'est pas masculin (comme s'il désignait Jacques Parizeau), mais Neutre. Il est vrai, n'est-il pas, qu'il arrive que le pronom IL soit neutre ! Il fait beau aujourd'hui ! Et qu'il est agréable de lire les textes de notre chroniqueur !

  • Colette Pagé - Inscrite 3 juin 2015 10 h 25

    Une occasion manquée ! L'avortement d'un rêve.

    Trève de nostalgie ! Malgré tout il faut reconnaître que les Québécois ont manqué une belle occasion de se donner un pays alors qu'à la barre de l'État, ils avaient le privilège d'avoir pour les guider le meilleur économiste du Canada. Mais comme à leur habitude, les Québécois se laissent influencer par les promoteurs de la peur, une peur viscérale qui les empêchent de prendre leurs affaires en main.

    Souhaitons que les hommages rendus à ce géant serviront de catalyseur à la promotion de la souveraineté

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 3 juin 2015 12 h 33

      Les « statu-quo-istes » sont fixés dans leurs idées. Ils ne veulent pas quitter le Canada, mais en d'autres circonstances ils ne voudraient pas redevenir une province du Canada si le Québec était un pays indépendant. La pusillanimité les garde figés avec leurs œillères.