L’inégalité des chances

Un peu partout au Québec, des centaines de parents, d’élèves et d’enseignants ont formé une chaîne humaine autour de leur école lundi pour lui assurer une protection symbolique contre les compressions budgétaires décrétées par le gouvernement Couillard.

Plus personne ne croit le premier ministre, le président du Conseil ou encore le ministre de l’Éducation quand ils prétendent que les coupes ne touchent pas les services aux élèves et la qualité de l’enseignement. Qui plus est, les élèves les plus vulnérables sont clairement les plus concernés.

Depuis un an, chaque semaine qui passe semble amener son lot de mauvaises nouvelles pour le réseau public, sans que la lumière apparaisse au bout du tunnel. Pendant que François Blais réfléchit tout haut aux questions de structures et de gouvernance, les parents dont les enfants sont aux prises avec des difficultés d’apprentissage envisagent avec effroi le départ des psychologues, psycho-éducateurs, orthopédagogues et autres spécialistes, sans lesquels leur avenir risque d’être compromis.

Le ministre de l’Éducation a beau dénoncer des scénarios catastrophes qu’il estime imaginaires, voir des parents se désoler de la dégradation de l’école de leur enfant n’est certainement pas de nature à donner à d’autres le goût d’y inscrire le leur.

La cure d’amaigrissement imposée au réseau public aurait dû avoir pour effet de relancer le débat sur le financement des écoles privées, moins touchées par l’austérité, et dont l’attrait ne peut qu’être encore renforcé. En janvier dernier, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) avait sommé les partis représentés à l’Assemblée nationale d’avoir « le courage politique de poser les gestes nécessaires », mais personne n’a voulu prendre le relais.

 

La question n’est évidemment pas nouvelle. En 1996, le rapport de la Commission des États généraux sur l’éducation avait recommandé non seulement un moratoire sur l’ouverture de nouvelles écoles privées, mais aussi la diminution progressive des sommes qui leur sont versées.

En 2005, les délégués au congrès du PQ avaient fait inscrire dans le programme officiel du parti une résolution qui prévoyait de « réduire de façon importante les subventions aux écoles privées pour signifier clairement que l’école publique est le lieu premier et essentiel pour réaliser l’intégration de toutes les Québécoises et de tous les Québécois ».

Quand le PQ a finalement pris le pouvoir, en septembre 2012, cet article avait disparu du programme depuis longtemps. La plateforme électorale ne prévoyait plus que de « modifier le financement des écoles privées afin qu’elles soient tenues, comme les écoles publiques, d’intégrer et de soutenir les élèves qui ont des difficultés d’apprentissage ».

La ministre de l’Éducation dans le gouvernement Marois, Marie Malavoy, avait menacé de leur couper les vivres si elles persistaient à imposer des examens d’admission, mais elle n’en a rien fait. Durant la récente course à la chefferie, aucun candidat n’a abordé la question.

En septembre dernier, la commission sur la révision permanente des programmes avait examiné un scénario qui aurait entraîné une baisse de 50 %, mais le ministre de l’époque, Yves Bolduc, l’a rapidement écarté. Son successeur n’en a jamais reparlé.

 

Le Québec est de loin la province canadienne la plus généreuse envers les écoles privées. Selon le comité de travail présidé par l’ancienne sous-ministre de l’Éducation, Pauline Champoux-Lesage, le Québec les subventionne à hauteur de 75 %, alors que l’Ontario ne leur verse pas un sou. La Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP) estime que la proportion est plutôt de 42 % et qu’il en coûterait 600 millions par année de plus à l’État si les 110 000 élèves inscrits dans les 190 écoles qu’elle représente étaient transférés dans le réseau public.

Cela ne change cependant rien à un problème que l’addition des compressions ne fait qu’aggraver. Année après année, les écoles privées, auxquelles il faut maintenant associer les écoles publiques à vocation particulière, accaparent une plus forte proportion des meilleurs élèves, abandonnant les cas plus difficiles au réseau public, alors que ses ressources vont en diminuant.

Qu’on le veuille ou non, les écoles privées subventionnées font partie du « modèle québécois » d’éducation. Aucun gouvernement ne prendra le risque de remettre leur existence en question. Les Québécois se plaisent à croire qu’ils forment la société plus égalitaire en Amérique du Nord, mais ils s’accommodent en réalité très bien de cette fausse égalité des chances. L’école publique n’en semble pas moins dangereusement proche du point de rupture. Doit-on attendre qu’elle s’écroule pour lui venir en aide ?

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