2004: la nouvelle garde fédérale

À moins d'imprévu, le Canada ira aux urnes avant la fin de la première moitié de 2004. Entre la mi-mai et la mi-juin, les électeurs auront l'occasion de se prononcer sur une scène fédérale reconfigurée. Au cours des trois années qui se sont écoulées depuis les dernières élections générales, le paysage politique canadien a subi davantage de changements que pendant l'entièreté des deux premiers mandats de Jean Chrétien. La prochaine campagne va mettre en scène davantage de nouveaux visages qu'à n'importe quel autre moment électoral depuis 10 ans. Les enjeux des prochaines élections ne seront pas nécessairement ceux auxquels la majorité d'entre nous a eu l'occasion de s'habituer.

Le Parti libéral du Canada a un nouveau chef. Paul Martin est en quelque sorte le premier chef libéral de l'ère post-Trudeau. Contrairement à John Turner et à Jean Chrétien, il n'a pas été un compagnon d'armes de l'ancien premier ministre libéral. Il n'est pas issu de la mouvance de celui qui est devenu l'icône du PLC. L'idée qu'il se fait des rapports de force entre Québec et Ottawa n'est pas automatiquement celle d'une lutte sans merci entre deux nationalismes. En cela, M. Martin ressemble davantage à Brian Mulroney qu'aux Trudeau et Chrétien. L'attitude bienveillante de M. Mulroney à l'égard du Québec avait fini par lui coûter cher ailleurs au Canada. Paul Martin évolue dans un contexte très différent.

Contrairement à tous ses prédécesseurs depuis plus de 30 ans, M. Martin ne sera pas d'abord jugé sur sa capacité d'assurer l'unité interne du Canada, mais plutôt sur sa manière d'assurer son indépendance externe. Depuis les dernières élections fédérales, il y a eu le 11 septembre à New York et l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement fédéraliste à Québec. Le ton des relations du nouveau premier ministre avec ses homologues provinciaux, y compris Jean Charest, intéresse beaucoup moins d'électeurs que celui qu'il adoptera dans les mois qui viennent sur la scène internationale en général et avec l'administration américaine en particulier.

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Pour la première fois depuis 1988, il n'y aura pas deux partis à la droite des libéraux sur le prochain bulletin de vote fédéral. Le nouveau Parti conserveur auquel les militants tories et alliancistes ont donné leur aval à la fin de l'an dernier n'a pas encore de chef ni de programme électoral. Les délais, beaucoup trop courts, entre sa fondation et le déclenchement probable des élections l'empêcheront certainement de livrer sa pleine mesure à l'occasion de la prochaine campagne. Mais la simple fin du schisme conservateur annonce une nouvelle dynamique.

Aux dernières élections, le PLC avait remporté de 30 à 50 sièges en Ontario et dans l'Atlantique à la faveur de la division des votes entre les conservateurs et l'Alliance canadienne. Si le nouveau parti réussit à convaincre les conservateurs modérés qu'ils ne sont pas mieux logés au sein du PLC que dirige Paul Martin que dans une formation vraisemblablement dirigée par le chef actuel de l'Alliance Stephen Harper, il pourrait faire des ravages dans les talles libérales. Mais à l'inverse, l'adoption d'un discours plus républicain que conservateur pourrait ouvrir la voie à un balayage libéral à l'extérieur du Québec.

Le Nouveau Parti démocratique est à un tournant. S'il ne réussit pas à freiner la descente aux enfers amorcée en 1993, sa pertinence deviendra bien théorique. Avec Jack Layton, le parti renoue avec un chef de l'Ontario, une formule qui lui a réussi dans le passé. Et son ancien chef, Ed Broadbent, sort de sa retraite pour tenter de reprendre du service au Parlement.

À l'occasion de la récente série d'élections provinciales, les gouvernements néo-démocrates de la Saskatchewan et du Manitoba ont tous les deux réussi le pari de se faire réélire. À la faveur des déboires à répétition du gouvernement Campbell, le NPD a repris du poil de la bête en Colombie-Britannique. À Toronto, les élections municipales de l'automne dernier ont abouti à la victoire d'un candidat clairement identifié à la gauche ontarienne. Le NPD de l'Ontario a subi une déconfiture aux élections provinciales, mais la lune de miel du premier ministre Dalton McGuinty semble devoir être encore plus courte que celle du gouvernement Charest. On prédit beaucoup de bien à Jack Layton en vue de la prochaine campagne mais le fait est que personne n'a encore eu l'occasion de le voir en action puisque, un an après son arrivée à la tête du parti, il n'a toujours pas de siège

aux Communes.

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Le Bloc québécois a une grosse commande sur les bras: convaincre les électeurs qu'il a encore sa place à Ottawa même si le Parti québécois n'est plus au pouvoir à Québec et que Jean Chrétien n'est plus premier ministre au Canada. La question nationale n'est clairement pas dans les cartes du prochain mandat fédéral. Quant à la défense des intérêts du Québec sur la scène fédérale, encore faudrait-il savoir qui, du gouvernement en place à Québec ou d'un tiers parti à Ottawa, a la légitimité de les définir. Reste l'hypothèse de devenir le réceptacle d'un vote de protestation contre le gouvernement Charest.

Enfin, et ce n'est pas matière à pavoiser, pour la première fois depuis 1988, il n'y a pas de femme à la direction d'un parti fédéral. En cela, la scène fédérale est un miroir fidèle du Canada puisque aucune province, aucune grande ville n'est actuellement dirigée par une femme.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.