Mausolées de Guy Laliberté

En 1909, pour avoir voulu incinérer le corps de son mari à Montréal, Eva Circé-Côté est soumise à la vindicte populaire. Mais cette femme, qui défend par ailleurs la nécessité pour tous de lire et de s’instruire, ne renonce pas. Son malheureux Pierre, connu pour être le médecin des pauvres, est malgré tout confié aux flammes du premier incinérateur moderne du Québec.

Aussi contestée qu’elle fût à ses débuts en milieu catholique, la crémation y est pourtant devenue tout à fait courante à compter des années 1970. Ce qui choquait hier ne fait plus froncer un seul sourcil aujourd’hui. Face au pays des morts demeure une seule constante : ce besoin de les commémorer, d’une façon ou d’une autre.

Pour se convaincre que le soleil de chacun ne chavire jamais tout à fait dans la nuit, les humains communient à des rites funéraires, lesquels varient considérablement au gré du temps et des sociétés qui les font naître.

Il n’y a rien de bien sorcier à comprendre que les instants consacrés à un défunt constituent un temps nécessaire à ses proches pour recueillir autant que possible les débris d’une existence perdue dont ils seront à jamais les naufragés.

Que Guy Laliberté veuille se lancer dans la production de célébrations mortuaires en retrempant les anciennes, bien qu’encore chaudes, dans les eaux froides du Saint-Laurent, cela le regarde. Il ne sera pas le premier ni le dernier grand prêtre autoproclamé à apprécier voir tomber la manne du ciel tandis que l’odeur des cadavres y monte. Mais peut-on pour autant prétendre sérieusement que Guy Laliberté soit pour cela un homme d’exception ? Il s’en trouve pourtant pour le faire. C’est grossier.

« Laliberté le génie, le visionnaire », écrivait la semaine dernière un Mario Dumont comme à son habitude à l’aise dans la simplicité des fausses évidences, tout empressé à défendre publiquement Pangéa, le projet de centre funéraire que le magnat de l’industrie du cirque souhaite voir installer sur une des îles de l’Expo 67. Mais ce projet est d’abord soutenu vaillamment par Denis Coderre. Le maire voit en Guy Laliberté un « génie créatif » auquel Montréal ne peut rien refuser, pas même le délire de lui céder une portion d’une île publique à laquelle s’attache une histoire commune.

Est-ce bien un projet de cimetière d’un genre nouveau qui donnera un peu plus de vie à cette ville que la mort semble guetter ?

Il n’est pas anodin d’observer que même les employés municipaux de Montréal ne l’habitent plus. En 2015, 49 % des 29 327 salariés ne vivaient pas dans les limites de la métropole contre 40 % cinq ans plus tôt. Ils sont de plus en plus nombreux à se réfugier en banlieue. Cette tendance mortifère culmine chez les policiers et les pompiers : huit sur dix ne vivent pas où on les fait vivre. Pourtant, aucune mesure soutenue n’est envisagée pour enrayer cette hémorragie d’un corps déjà malade.

Guy Laliberté possède déjà une île : Nukutepipi, au milieu de la Polynésie. Il l’a acquise, disait-il, afin qu’elle puisse servir de refuge à ceux qu’il aime en cas d’épidémie ou de guerre. Pareilles poussières de terre disséminées en mer sont devenues pour les milliardaires le haut symbole de leur indépendance et de leur puissance fantasmées. Pour quelques millions, les voici autoproclamés souverains au milieu de rien. Ce sont des mausolées où ils vont célébrer l’idée qu’ils se font de leur grandeur.

Ce n’est pas pour rien que plusieurs grandes villes du monde furent fondées sur des îles : Paris, New York, Venise, Hong Kong, Singapour, Montréal… L’humanité a toujours été fascinée par les îles. Elle est souvent gouvernée d’ailleurs comme s’il s’agissait d’une suite d’archipels. Par exemple, les douves et les murs des châteaux du Moyen Âge ne sont pas autre chose que des océans artificiels bordés de hautes falaises inaccessibles qui protègent contre les fracas du monde social.

La passion que suscitent encore les îles à l’ère du tourisme de masse s’explique en partie parce que chacun d’entre nous n’est après tout qu’un Robinson fragile perdu sur l’archipel de la condition humaine. Nous creusons chacun notre île, dans l’espoir d’y trouver des réponses dignes de fabuleux trésors, alors que nous nous butons à des questions en forme de déceptions.

Faut-il que le maire Coderre renonce à une partie de la souveraineté populaire qui s’exerce sur une île du Saint-Laurent afin que Guy Laliberté puisse y étendre la sienne et ainsi mieux s’y trouver à même de faire la main à la mort ?

À l’aube de son 375e anniversaire, Montréal continue d’obéir à des seigneurs et à leurs intérêts de domination venus des temps anciens. Cette ville à l’esprit toujours très colonial ne sera libre qu’au jour où elle prendra envie à sa refondation autrement que dans des mirages retrempés à la sauvette dans un passé qui pourtant s’évapore. Que signifie pour l’avenir cette insistance d’un maire et d’un premier ministre à implorer le pape de venir célébrer l’anniversaire de Montréal ? Faut-il se rejouer à coups de goupillons brandis du haut du mont Royal les célébrations niaises du troisième centenaire de la ville, comme si nous en étions encore en 1942, au temps de messieurs les curés ?

Cette ville, pour cesser de n’être qu’une île, doit se débarrasser de pareils harnachements en renouant notamment avec des origines plus profondes que celles offertes par les seules frasques colonialistes d’un Chomedey de Maisonneuve et d’une Jeanne Mance. Construire des mausolées d’un genre nouveau, est-ce vraiment la façon pour une ville d’arriver à cette idée qui reste neuve : la liberté ?

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7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 1 juin 2015 08 h 03

    Méga-fric

    Le projet Pangéa n'est qu'une autre façon de faire du méga-fric

  • François Séguin - Abonné 1 juin 2015 08 h 09

    Coderre : l'avers et l'envers

    Comme tous les populistes de son acabit, le maire Coderre aime bien s'accoquiner avec les puissants et les richards de ce monde.

    Soit dit en passant, arrive-t-il à M. Coderre, qui est toujours en voyage, devant un micro, une caméra ou participant à une activité pour se faire voir, de travailler discrètement dans son bureau pour le Montréalais.

    François Séguin
    Knowlton

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 1 juin 2015 09 h 33

    À propos des migrations urbaines...

    Nombreux sont ceux qui s'étonnent du clivage entre banlieues et villes. Pourtant, toutes les micro municipalités de l'Île de Montréal devenues, au gré des temps et des faillites d'administrations publiques trop petites pour assumerle prix du progrès, des arondissements de Montréal n'étaient que cela, des banlieues. Ainsi, comme beaucoup d'autres, les maisonnois, la milendiens, les lachinois et comme de nombreux autres, les laurentiens dit «dos blancs» devinrent montréalais.
    Que des fonctionnaires quittent la grande ville et son mode de vie pour un ailleurs qui réponde mieux à leurs besoins familliaux et à leur idée de vie urbaine moserne, qui peut leur tenir grief. Et qui sait si un jour, leur banlieue ne sera pas de force intégrée à la grande ville venant secourir cette grande malade de l'impuissance de ses politiciens soit populistes à l'excès, soit utopistes à en mourir.
    Laissons l'administration «Coderre-Ferrandes» à sa souque-à-la-corde gage d'immobilisme et de destruction du tissus urbain. Laissons les glorifier leurs projets farfelus de développement de nécropole ou d'agriculture urbaine. Laissons les projeter Montréal dans leur mirage de mégapole américaine ou d'Amsterdam à la noix. Un jour découvriront-ils que Montréal ne doit être que cela: un grande ville nordique, francophone, ouverte sur le monde, accueillante et bien gérée, libérée de sa bureaucratie pléthorique et redevenue capable d'offrir à chacun une place qui le respecte.

  • Yves Corbeil - Inscrit 1 juin 2015 13 h 55

    Patineur de fantaisie ce matin M.Nadeau

    Une vielle nouvelle remodelé à votre saveur nouvelle pour arrivé au même résultat, on n'en veut pas tout simplement pas besoin d'en faire une thèse.

    • Hélène Parenteau - Inscrite 2 juin 2015 09 h 36

      Au contraire! Ça vaut la peine d'expliquer pourquoi les Montréalais doivent dire non à ce projet ridicule d'un mégalomane fou de gloire et d'argent. La réflexion est salutaire pour contrer les arguments simplistes des Dumont et Coderre de ce monde.

  • Cécile Gauthier - Abonnée 1 juin 2015 21 h 30

    MERCI M. Nadeau

    J'apprécie énormément votre ecriture, vous exprimez de façon très éloquente ce que je pense de tout cet émoi autour de Pangea et et plus largement du 375e de Montreal.

    Merci pour vos textes

    C. Gauthier, abonnée