Faits accomplis en mer de Chine

C’est un territoire marin deux fois grand comme le Québec. Les Vietnamiens l’appellent « mer de l’Est », mais les Chinois préfèrent parler de « mer de Chine du Sud »… et on comprend bien pourquoi.

Bordé par Singapour au sud, le détroit de Taïwan au nord, le Vietnam à l’ouest, les Philippines et la Malaisie à l’est, cet immense bassin est le lieu possible d’une future guerre entre Pékin et ses voisins, effrayés par l’impérialisme régional chinois et ralliés pour l’occasion au « parapluie » américain.

Cette menace de guerre n’est pas une simple spéculation à distance du chroniqueur étranger. C’est la menace explicite contenue dans un éditorial publié il y a sept jours par le Global Times, émanation anglophone du Quotidien du Peuple, organe officiel du Parti communiste chinois : « Si l’essentiel, pour les États-Unis, c’est que la Chine cesse ses activités en mer de Chine méridionale, alors une guerre américano-chinoise est inévitable […]. L’intensité du conflit sera supérieure à ce que les gens appellent habituellement une “friction”. »

 

De quoi s’agit-il ? Oh, de trois fois rien : juste la revendication, par Pékin, de 90 % de la mer de Chine du Sud (officiellement territoire international, au-delà des 12 milles marins exclusifs des États), jusqu’aux abords des côtes vietnamiennes, philippines et malaisiennes…

Et surtout, à l’appui de cette revendication, il y a la volonté d’un énorme fait accompli, intransigeant et péremptoire : la construction d’îles artificielles — autour d’atolls de quelques dizaines ou centaines de mètres — sorties de terre au cours des 18 derniers mois. Les images satellitaires diffusées en avril sont particulièrement spectaculaires.

Les constructions en question, embryons de bases militaires, avec de longues et solides pistes d’atterrissage, sont évidemment dénoncées par les voisins. Des voisins qui, au fait — mais à beaucoup plus petite échelle — ont à l’occasion eux-mêmes, par le passé, aménagé un petit remblai ici ou là, et planté un ou deux drapeaux en haute mer. Mais rien à côté de la préemption brutale et massive actuellement en cours.

Si on regarde une carte, on voit très bien que ces nouvelles constructions chinoises en zone contestée, dans l’archipel des Spratleys (nom hérité de l’époque coloniale anglaise), se trouvent nettement plus proches des côtes malaisiennes, philippines ou vietnamiennes (à quelques centaines de kilomètres)… que de l’extrême pointe sud de la Chine continentale, à plus de 1000 km au nord.

Mais Pékin n’en a cure, invoque l’Histoire et la Puissance, et se dit que de cette façon, avec une intervention à l’autre bout de la mer, le message des néo-impérialistes chinois aux voisins n’en sera que plus clair, plus intimidant : « Tout cela est à nous, sachez-le ! »

 

C’est ici qu’arrivent les Américains, les affreux Américains néocolonialistes — dotés, on le sait, de bases aux Philippines et au Japon —, qui mènent depuis quelques semaines une polémique soutenue avec Pékin au sujet des Spratleys (et encore ce week-end, lors d’une conférence sur la sécurité tenue à Singapour).

Avec le soutien de Manille mais aussi, et tacitement, celui de Hanoï (… alliance assez incroyable, lorsqu’on pense au lourd passé entre le Vietnam et les États-Unis), les avions militaires américains font des vols de reconnaissance au-dessus des fameux îlots artificiels.

À la mi-mai, des avertissements répétés à l’un de ces avions P-8 (Boeing 737 modifiés) ont donné lieu à une protestation officielle de Pékin. Washington a rétorqué que les eaux en question étant officiellement internationales, ce survol était parfaitement légal.

Mardi dernier, Pékin a rendu public un Livre blanc sur sa politique militaire, axé sur les nouvelles ambitions maritimes « mondiales » de la Chine. La marine chinoise, y lit-on, sera partout au service de la sécurité des entreprises, des ressortissants et des intérêts économiques du pays.

À la conférence de Singapour, en fin de semaine, le numéro deux de l’armée chinoise a averti : « Ne pensez jamais que la Chine pourrait avaler les fruits amers qui mettraient en danger notre souveraineté, notre sécurité et nos intérêts. »

Souveraineté, sécurité, intérêts : sous nos yeux, la puissance « commerciale » chinoise se mue en puissance « globale » tout court. Et elle le fait avec une détermination dont l’épisode qui se déroule en mer de Chine… nous donne un sérieux avant-goût.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 1 juin 2015 08 h 19

    Péril chinois

    Réussiront-ils à supplanter les impérialistes américains? En tout cas, la Chine semble en avoir l'ambition. A voir leur degré de respect pour la démocratie, ce ne serait pas un progrès. Et nous n'aurions que nous à blâmer puisque c'est ui avons fait la force de la Chine en y faisant fabriquer nos produits de consommation. Nous dépendons maintenant de son immense bassin de main d'oeuvre (1300 millons d'hab

  • Christian Gagnon - Inscrit 1 juin 2015 20 h 39

    Un jour, nous auront bien des regrets

    L'Occident n'a déjà que fort peu de scrupules à laisser la dictature chinoise piétiner les droits de la personne et opprimer ses minorités jusqu'au génocide culturel, tout cela au nom du maintien d'un certain ordre économique. Mais lorsqu'en plus, cette Chine, commandée par les despotes du comité central, dominera le Monde sur le plan militaire et ne se gènera pas pour s'en servir, alors bien des politiciens et gens d'affaires à courte vue se demanderont pourquoi diable ils n'ont pas offert la moindre résistance à cette catrastrophe avant d'en arriver là. Pourquoi ils y ont contribué par leur complaisance. Pourquoi ils ont refusé de voir venir ce train dans un tunnel.