La tutelle allemande

Jusqu’à récemment, j’avais résisté au Suicide français d’Éric Zemmour, le polémiste de droite qui outrage la classe intellectuelle en France. Dégoûté par sa défense du maréchal Pétain — et son attaque contre la thèse de Robert Paxton sur les crimes antijuifs de Vichy —, je m’étais contenté de lire la réponse de Paxton à Zemmour précisant les erreurs et les exagérations lancées au nom d’une vieille France patriarcale, prétendument émasculée par les soixante-huitards, les féministes et les immigrants.

Cependant, Paxton n’explique pas tout à fait le succès commercial de ce livre de 527 pages, attribuable, selon lui, à la capacité de Zemmour d’exploiter « avec habileté la peur du déclin » et de présenter avec « verve » un point de vue déformé. En revanche, écrit Paxton dans Le Monde, « je ne crois pas qu’ils seront nombreux à vouloir sérieusement revenir à l’époque d’avant 1965 alors que les femmes ne pouvaient ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leurs maris… Une fois que l’énergie criarde de ce livre aura fait son petit effet, l’engouement du moment disparaîtra ».

Cela dit, on ne peut pas si facilement balayer l’argument principal de Zemmour : que la France est en train de s’anéantir, agenouillée devant l’autel du libéralisme et d’une Europe dominée par l’Allemagne. Cela n’a rien à voir avec des idées farfelues sur la masculinité ou certaines chansons populaires, dont Zemmour fait grand cas.

Que la France (et l’Espagne, la Grèce et l’Italie) soit en difficulté économique plus ou moins constante depuis l’avènement de l’euro est incontestable. Et Zemmour n’a pas tort lorsqu’il crie à la trahison du peuple français par les élites politiques et financières. Que le Front national — et non pas la gauche — soit en hausse à cause d’une colère violente contre ces mêmes élites est aussi indéniable. Songeant à l’éclat de Zemmour, on peut se demander pourquoi nous n’aurions pas un tribun de la gauche avec le même élan. Et pourquoi il faut aller chercher à droite ce qu’on devrait trouver à gauche quand on se présente aux urnes.

Cigales françaises, fourmis germaniques

Ce qui me frappe dans Le suicide français, c’est que, en contraste avec Manuel Valls et un Parti socialiste de plus en plus revêche, Zemmour garde son sens de l’humour. Quand il parle de l’emprise croissante de la Banque centrale européenne (BCE) et de ses dirigeants technocrates sur les nations membres de l’UE, on ne peut s’empêcher de sourire : « L’Europe installait la dictature des docteurs. La tyrannie post-démocratique des bureaux prophétisée par Hannah Arendt. » Et lorsqu’il se moque de Jean-Claude Trichet, qui fut le deuxième président de la BCE, pour avoir singé le modèle économique allemand, il déclare que « les cigales françaises devaient se transformer en fourmis germaniques ». Parlant de « l’adoubement » de Trichet à la BCE par les Allemands, Zemmour raconte qu’il « rejetait avec hauteur, voire mépris, l’idée qu’il avait alors bien servi les intérêts de l’industrie allemande, comme on repousse, agacé, les assauts d’une mouche dans la nuit tropicale ».

Zemmour mélange le sérieux avec des analyses absurdes, comme celle d’une chanson de Michel Delpech « exaltant le divorce pacifié ». Les chiffres sur la montée des grandes surfaces aux dépens des fermes françaises sont effrayants : « Tant pis si trois emplois de proximité sont détruits pour un emploi créé dans la grande distribution. » Là, d’après Zemmour, se trouve le poison du libéralisme, un endroit tordu et autodestructeur. « La grande distribution est intouchable. Inattaquable. Inatteignable. Indéboulonnable. Les gouvernements tremblent devant un coup de gueule télévisuel de Michel-Édouard Leclerc. » Comme le dit Zemmour, c’est toujours la même histoire chez les politiciens : on défend le pouvoir d’achat et les prix bas, alors qu’en fait on promeut les exportations allemandes et la réduction de l’indépendance et de la souveraineté française. « L’administration des choses » est substituée au « gouvernement des hommes ». La consommation de masse à la place de l’autonomie de l’ouvrier.

Est-il cynique, passionné ou illuminé ? Zemmour se fait-il vraiment du souci pour le sort des petites gens ? Je n’en sais rien. Ce que j’ai vu en avril de mes propres yeux, à l’École des affaires internationales et publiques de Columbia, était l’intervention du ministre des Finances allemand, Wolfgang Schaüble, devant deux Prix Nobel d’économie et le président de la Réserve fédérale de New York. Aux commentaires et questions critiques concernant la crise de la dette grecque, le taux de chômage de 23 % en Espagne et la politique d’austérité prônée par la BCE, Schäuble, s’il ne gloussait pas ouvertement, refusait de répondre directement, ayant recours à des plaisanteries et à des anecdotes sur sa jeunesse. Comme on repousse les assauts d’une mouche dans la nuit tropicale. En effet, la France a « troqué un rêve américain pour un tuteur allemand ».

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