Technologie: Dans la boule de cristal de Michel Cartier

Sortons notre boule de cristal et confions-la à Michel Cartier, professeur en communications à l'UQAM, pour savoir ce que les prochaines années nous réservent. Destinées aux décideurs des secteurs public et privé, ces tendances couvrent l'année 2004 ainsi qu'une partie de l'année 2005. Et rendez-vous en 2005 pour en faire le bilan.

Michel Cartier l'avoue tout de go, «il n'est pas facile de prévoir l'avenir, même à court terme, parce que nos prévisions ne s'appuient généralement que sur des analyses technologiques ; par exemple, nous n'avons pas encore compris pourquoi le raz-de-marée du Web s'est terminé par l'implosion de la bulle boursière, en grande partie par manque de modèle économique». C'est pourquoi, selon Cartier, «toute analyse technologique se doit d'être obligatoirement accompagnée d'une étude sur ses conséquences sociales et économiques».

Michel Cartier nous incite à réaliser que, particulièrement depuis le 11 septembre 2001, nous vivons une rupture sociétale qui nous fait basculer dans une société sans aucun mode d'emploi ; tous les acteurs, autant les citoyens que les décideurs, ont perdu leurs points de repère.

Cependant, nous sentons intuitivement que nous allons vivre dans une autre société où les technologies d'information (téléviseur, ordinateur et Internet) auront à jouer un rôle prédominant. Mais, derrière le développement de ces technologies se cachent des conséquences socio-économiques qui modifieront notre monde. Aussi, devons-nous mettre au jour ces conséquences pour préparer nos actions, car ces conséquences sont les mécanismes de notre développement à long terme.

Un tournant décisif

Pour Cartier, la saison 2004-2005 sera un tournant décisif dans le domaine des technologies, et ce, parce que nous assisterons :
- à la fin des décisions orientées vers les profits à court terme et le début des réflexions axées sur le développement à long terme;
- au début d'une guerre des prix, donc des clientèles, entre le monde sophistiqué du Web (haute vitesse et fidélité) et le monde de la simplicité et de l'instantanéité du mobile et de l'électronique grand public;
- à l'émergence du pouvoir d'achat des adolescents et des enfants pour qui l'Internet est un environnement naturel.

Le nouvel Internet

Depuis deux années, beaucoup des techniques de toutes sortes convergent en direction d'Internet : à présent, le téléviseur et le PC dialoguent, les téléphones envoient des photographies par le Web, les camions peuvent recevoir des courriels sur la route et les étiquettes deviennent « intelligentes ». C'est la mise en place de ce nouvel Internet.

Le vieux rêve d'intégrer la voix, les données et les images commence à se réaliser. Cette intégration facilitera la création de nouvelles applications comme la diffusion de photographies familiales ou l'achat de chansons à la pièce, sur Internet. Un nouvel élan économique s'offre aux promoteurs de l'industrie du contenu qui sauront déceler les nouveaux créneaux que permet cette intégration.

Ces convergences feront glisser les industries des services vers celles des self-services. Elles forceront les promoteurs actuels, confortablement installés derrière leur loi de l'offre, à répondre dorénavant aux lois de la demande. Cela exigera de la part de ces promoteurs un important changement de mentalité. Les gagnants seront ceux qui seront capables de s'adapter aux besoins des nouvelles clientèles interactives, par exemple qui réorganiseront leur marketing ou leur publicité.

Non seulement le nombre d'utilisateurs augmentera-t-il considérablement durant cette période (800 millions ?), cependant, un nombre restreint d'entre eux auront été formés à la nétiquette (code de communication d'Internet). Aussi, les questions de sécurité et leurs coûts deviendront-elles un handicap économique majeur si rien n'est fait contre le spam, les virus et l'usurpation d'identité.

L'électronique grand public

Actuellement, on assiste à une forte émergence de l'électronique grand public : appareil photo numérique, imprimante photo, phototéléphones, livre électronique, lecteur MP3, ordinateur-jouet pour enfants, etc. Cette tendance se poursuivra et prendra de l'ampleur en 2004-2005.

Cette électronique permet la conquête de nouvelles clientèles liées à une activité verticale comme la famille ou les loisirs. Cela signifie donc la création d'une masse critique beaucoup plus importante de téléconsommateurs qui rendra possible le financement de certaines de ces applications verticales, possiblement celles qui utilisent le « poste à poste» (peer-to-peer, P2P ou pair à pair).

Les images écran

Actuellement, on installe des écrans partout : sur les montres ou les téléphones, et jusque sur la place publique ou dans le métro. On prévoit même qu'en 2007, la norme pour les ordinateurs sera d'être reliés à deux écrans, et non plus un à seul.

Depuis toujours ou presque, le modèle d'accès à la connaissance a utilisé la lecture d'un texte sur papier, avec l'utilisation d'autant d'images écran. Aujourd'hui, une civilisation de l'image interactive émerge. Elle changera considérablement la culture et l'économie , d'autant que ce modèle d'accès à la connaissance, via des images écran « made in USA », est devenu naturel pour les jeunes du monde entier.

Le mobile, le Wi-Fi et le GPS

On assiste à une banalisation du mobile (téléphone cellulaire et Wi-Fi) et aussi des appareils GPS (révélant leur position aux chasseurs, automobilistes et navigateurs). D'ailleurs, les agences de renseignements américaines telles la NSA (National Security Agency) et la NIMA (National Imagery and Mapping Agency) investissent à fond dans cette nouvelle discipline prometteuse qu'est l'information géospatiale, soit l'amélioration de la qualité d'un renseignement par les techniques de positionnement.

Beaucoup d'applications vont devoir se convertir au géostratégique, c'est-à-dire qu'elles devront dorénavant tenir compte d'un territoire-marché circonscrit, alors que les pionniers de l'Internet croyaient à tort que nous allions habiter dans un vaste territoire sans frontières : le cyberespace. En combinant le mobile et le GPS avec la nouvelle génération de moteurs de recherche, des niches se développeront. Elles deviendront la base du commerce électronique, non pas grand public mais bâti autour de publics thématiques et circonscrits géographiquement. Les promoteurs gagnants seront ceux qui implanteront ces niches sur plusieurs territoires en réduisant leurs investissements et leurs prix ce qui exigera la maîtrise de l'architecture briques et clics.

Actuellement les cartes et les disques mémoire sont relativement de petites tailles (2.5 pouces et moins) et stockent des gigaoctets d'informations. Mais dans un ou deux ans, ils deviendront encore plus petits (1 pouce) et seront capables d'enregistrer des centaines de gigaoctets à des coûts encore plus faibles. Le potentiel du mobile, lié aux coûts de la mémoire et aux facilités d'accès aux contenus, ne commence qu'à prendre son essor. Quels marchés nouveaux émergeront ? Un autre secteur technologique, les « smart radios » devraient aussi faire émerger de nouvelles applications mobiles, mais lesquelles? Une technologie à suivre...

Le nouveau Web

Un Web sémantique combiné au Web schématique fera naître le Web intuitif, un environnement destiné à tout et chacun, pouvant ainsi attirer les nouvelles clientèles en attente et ainsi relancer le prochain bond économique dans deux ou trois ans approximativement.

Les recherches de nouveaux algorithmes sémantiques et schématiques bouleverseront les architectures actuelles de l'information et créeront une nouvelle génération de moteurs de recherche (voir la guerre actuelle dans ce domaine, l'un des moteurs de la prochaine économie).

En offrant un accès plus rapide et surtout beaucoup plus précis à l'information, ce nouveau Web favorisera l'éclosion des groupes d'intérêts, donc le développement des niches, bases du prochain bond économique.

Le collaboratif est la possibilité pour un site Web d'être enrichi par les contributions de ses utilisateurs. C'est ce qui le rendra plus dynamique et pertinent et, surtout, cette valeur ajoutée deviendra l'attrait des nouvelles clientèles, base du nouveau modèle économique.

Implanter des outils

Pour Michel Cartier, les technologies continueront à se développer à un rythme aussi rapide durant les prochaines années, parce qu'elles demeureront encore le principal véhicule de la nouvelle économie. Le principal frein aux changements sera de type sociétal, en particulier les changements de mentalités exigés de la part des décideurs. Pour devenir compétitif sur la scène nationale et internationale, nous devrons nous doter de trois outils essentiels sinon les nouvelles technologies demeureront encore de la pensée magique.

Un système de veille

Il ne s'agit pas de veille de premier niveau (cueillette) mais de deuxième niveau (synthèse). Les principaux sujets devraient être : que font les concurrents (surtout les Américains), quels sont les prochaines normes, les moteurs de recherches, les marchés de l'interactivité et les niches qui émergent.

Un réseau de formation

Il est impératif de développer un réseau intégrant les activités des universités (recherches fondamentales et appliquées), des collèges (formation de premier niveau), des institutions privées (formation spécialisée) et des associations professionnelles (analyses des besoins).

Une politique gouvernementale

En tant qu'institution, les gouvernements en place, fédéral comme provincial, devraient se fixer au moins trois objectifs :
- développer une administration électronique pour briser la politique des silos où chaque ministère traite isolément des informations appartenant à toute la population.
- créer un véritable gouvernement électronique, et non pas une simple administration publique numérique, pouvant créer des liens collaboratifs entre gouvernants et gouvernés afin d'offrir une gouvernance locale.
- devenir un client modèle pour encourager des produits valables grâce à une politique d'achat éclairée (la question des logiciels ouverts par exemple).