La météorologie économique

Comme tous les phénomènes sociaux, l’économie est une réalité complexe difficile à cerner et à mesurer. Imaginez ce que ça donne quand il est question de prédire l’impact à long terme d’un resserrement des liens avec le plus grand marché unique au monde.

Le gouvernement nous ment sur l’Accord économique et commercial global (AECG) conclu entre le Canada et l’Union européenne, a affirmé cette semaine la sénatrice libérale Céline Hervieux-Payette, étude maison à l’appui. Depuis des années, on nous sert toujours la même formule disant qu’une étude conjointe du Canada et de l’Europe a conclu que l’accord « ajoutera 12 milliards de dollars par année au PIB du Canada et augmentera de 20 % les échanges commerciaux. Cela équivaut à ajouter 1000 $ au revenu d’une famille moyenne ou à créer 80 000 emplois ». Or, dénonce la sénatrice, cette étude remonte à 2008 et basait ses calculs sur des statistiques plus anciennes encore. C’était avant la Grande Récession et alors qu’on avait encore espoir que les négociations du cycle de Doha allaient aboutir à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le chiffre de 80 000 emplois n’apparaît même pas dans l’étude et semble avoir été calculé, on ne sait comment, par la suite.

Le gouvernement a choisi de ne rien répondre, ou plutôt de s’en tenir strictement à sa version des choses et de répéter pour une énième fois la promesse de retombées de 12 milliards par année et de 80 000 emplois.

Aussi choquante qu’elle pourrait paraître au commun des mortels, la révélation de Mme Hervieux-Payette n’en est pas une pour les observateurs habitués à ces enjeux. La décision de lancer des négociations de libre-échange est toujours précédée par une étude des retombées potentielles dont les conclusions servent ensuite d’arguments en faveur d’un accord. Si les chiffres sur lesquels s’appuie l’étude sur l’AECG commencent à dater, c’est parce que les négociations ont commencé en 2009. Le fait qu’on n’y a pas pris en compte l’échec du cycle de Doha à l’OMC était généralement vu comme une raison de penser que les gains que permettra de réaliser l’entente canado-européenne seront encore plus importants.

L’avenir dans 15 ans

De toute façon, la capacité des experts à produire des estimations précises des retombées économiques des futurs accords commerciaux ne doit pas être exagérée. Ils l’admettent eux-mêmes d’ailleurs.

« Je dois souligner qu’il ne s’agit que d’études économétriques théoriques. Ce sont des prévisions. […] J’aimerais vous dire qu’il s’agit d’analyses fidèles à 100 %, mais ce n’est pas le cas », avait expliqué devant un comité de la Chambre des communes en 2011 un haut fonctionnaire du ministère du Commerce international à propos d’une étude d’impact d’un éventuel accord Canada-Inde.

Il n’y a pas qu’au Canada qu’on a du mal à estimer l’impact économique futur des accords commerciaux. Dans le projet de Partenariat transpacifique (auquel participe aussi le Canada), les retombées prédites aux 12 pays participants sont habituellement estimées à 285 milliards d’ici 2025, mais peuvent varier de 0 $ à 485 milliards, rapporte The Economist dans son édition de cette semaine.

Presque toutes ces estimations reposent sur des modèles économétriques gavés de statistiques et censés pouvoir simuler le fonctionnement de l’économie réelle. Il suffit toutefois d’un trou dans les bases de données ou, pire encore, d’un lien de causalité erroné pour fausser les calculs.

Entendre dire que les économistes peuvent se tromper dans leurs prévisions ne devrait être une surprise pour personne. Les plus sérieux d’entre eux ont déjà un mal fou à prédire où sera rendue leur économie dans six mois ; comment pourraient-ils ne pas se tromper sur l’effet dans 10 ou 15 ans d’un accord commercial comme l’AECG avec 28 pays constituant le plus grand marché unique au monde ? L’exercice est d’autant plus compliqué qu’on n’a pas affaire à un traité réduisant « simplement » des tarifs douaniers, mais à un « accord de nouvelle génération » portant sur des facteurs plus intangibles mais non moins potentiellement porteurs de changements, comme la coopération réglementaire et la mobilité de la main-d’oeuvre.

Apprendre du passé

Ce n’est pas parce qu’on a du mal à prédire les impacts des futurs accords commerciaux qu’ils n’en auront pas.

Les gouvernements qui veulent les négocier pensent évidemment que leurs effets positifs dépasseront largement leurs effets négatifs. Nourris depuis leur plus tendre enfance à la théorie de l’avantage comparatif de David Ricardo, la plupart des économistes seront naturellement portés à se ranger de leur côté.

Les faits leur ont généralement donné raison. L’Institut de recherche en politique publique dévoilait encore cette semaine l’étude de deux experts de Statistique Canada rapportant qu’une très large part de la croissance économique, des emplois créés et des gains de productivités des 35 dernières années ont été le fait, dans le secteur manufacturier, des entreprises exportatrices ET importatrices.

Fait à noter cependant, on y observait aussi que les règles commerciales n’ont pas été les seuls facteurs en cause, ni toujours les plus importants. Parmi ces autres facteurs, on en citait des mondiaux (attaques du 11-Septembre), des nationaux (valeur du dollar canadien) et des très locaux (culture de chaque entreprise).

Rien pour simplifier la vie des prévisionnistes !

3 commentaires
  • Carl Grenier - Abonné 30 mai 2015 08 h 35

    Plutôt la climatologie économique

    Les carences de l'étude conjointe Canada-UE sur les bénéfices anticipés d'un accord de libéralisation des échanges sont bien connues, et il faut remercier la sénatrice de les rappeler, et M. Desrosiers d'y ajouter un beau brin de perspective. Il faut aussi souligner l'extrême modestie des "bénéfices" en question: 12 milliards $/an et 80,000 emplois seraient littéralement un verre d'eau dans le lac Ontario, ce qui explique la réticence historique des deux partenaires à entamer cette négociations, dont l'idée traînaît dans le paysage des relations internationale du Canada depuis une bonne quarantaine d'années: il fallut la persistance inédite d'un apôtre comme M. Charest pour vaincre cette réticence pourtant bien fondée. Concernant les difficultés bien réelles des prévisions, fussent-elles économiques ou météorologiques, je suggère que l'élimination progressive des obstacles aux échanges commerciaux, une tâche séculaire dont les bénéfices sont bien réels et démontrés, une comparaison plus appropriée serait la climatologie plutôt que la météorologie, puisqu'il s'agit de changements à long terme, plutôt que de fluctuations passagères. Malgré le mois de février le plus froid depuis 115 ans dans l'est du pays, la planète continue de se réchauffer...

  • Yves Corbeil - Inscrit 30 mai 2015 09 h 02

    La société anonyme des zexperts

    Ils disent que... ils pensent que... ils savent que... ils conseillent que... ils supplient que...

    Cette grande société anonyme qui influence le quotidien nous laisse de plus en plus bouche bée et ils sauront interpréter nos silences pour la suite des choses les zexperts.

  • Sylvain Mélançon - Inscrit 31 mai 2015 03 h 33

    Les prévisions des impacts des accords commerciaux.

    Dans les années 1980, le gouvernement du Québec avait mobililsé une dizaine d'économistes à temps plein pendant 4 ou 5 ans, au ministère de l'Industrie et du Commerce principalement, pour estimer l'impact de l'Accord de libre-échange avec les État-Unis. Le ministère de la main-d'oeuvre était lui aussi impliqué. Au gouvernement fédéral, soit on n'a pas réalisé d'études sur l'Accord de libre-échange avec l'Europe et le Partenariat transpacifique, soit on en a réalisé et on ne les a pas publié, ce qui revient au même mais est peu probable. Quel contraste ! Une autre nouvelle façon de dénigrer la science (ou les règles de l'art) et d'ignorer les spécialistes.

    Il est vrai que tous les économistes croient aux vertus de la libéralisation des échanges. Pour eux, la mesure ou prévision globale de l'impact, sur le PIB ou l'emploi, n'est pas si pertinente, elle va de soi. Et pour des accords commerciaux multilatéraux, elle est encore plus difficile à mesurer. La précision de ces prévisions est jusqu'à un certain point un faux débat. Alors que des études inexistantes servent de base à des affirmatons démagogiques, on ne peut que saluer cette initiative de madame Hervieux-Payette. On en est rendu là !

    Ce qui est vraiment important, c'est d'identifier quels secteurs seront gagnants et lesquels seront perdants. Surtout les perdants, puisque pour les économistes, les gains globaux permettent de compenser les secteurs perdants, principalement par des mesures de soutien de revenu et de recyclage aux travailleurs de ces secteurs perdants. Et là-dessus, on ne se trompe pas trop. Quant à l'estimation de la valeur des compensations, c'est aussi un art. Dans le cadre de l'Accord avec l'Europe, la question de la gestion de l'offre des produits agricoles (lait et oeufs) est particulièrement importante pour le Québec, et de compensations devraient être exigées du gouvernement fédéral.

    Les économistes disent souvent entre eux qu'une estimation imparfaite vaut mieux que pas d'estim