Médias: Cap sur les dramatiques à Radio-Canada

Les patrons de la télévision de Radio-Canada espèrent sûrement que 2004 leur sera plus favorable que l'année 2003, qui a d'abord vu Star Académie à TVA tout écraser sur son passage, puis la télé-réalité continuer à faire baisser l'écoute de la télévision publique, et enfin une tentative de renouvellement des informations télévisées tourner au psychodrame.

Mais, depuis les dernières semaines, le discours des dirigeants de Radio-Canada semble avoir changé. Le nouveau directeur des programmes Mario Clément n'a que les mots innovation, originalité et audace à la bouche.

En attendant de procéder à un renouvellement véritable de la grille-horaire de jour, en attendant de relancer les émissions jeunesse, en attendant qu'un nouveau patron de l'information soit nommé pour décider du sort des nouveaux bulletins d'information, Radio-Canada a commencé à revoir ses séries dramatiques.

Ce renouvellement débute ce soir avec Grande Ourse, une série qui ne correspond à rien de vraiment connu, écrite par un jeune auteur, Frédéric Ouellet, et réalisée par Patrice Sauvé de La Vie la vie. Produite par Point de mire Grande Ourse est à la fois un polar et une série fantastique où les rêves, les visions, les apparitions et les phénomènes paranormaux sont monnaie courante. Ajoutez-y un peu d'horreur, et de l'humour pour faire digérer le tout, et vous avez une production qui étonnera grandement, dont la qualité visuelle est remarquable.

La surprise risque d'être encore plus forte mercredi, alors que Radio-Canada mettra à l'affiche Les Bougon, une série provocante écrite par François Avard et produite par Fabienne Larouche, où une famille de joyeux lurons passe sa journée à exploiter les autres et à tenter de déjouer le système. Radio-Canada reçoit déjà des protestations sur la seule présentation des bandes-annonces de l'émission, et on peut prévoir que plusieurs organismes s'indigneront de l'image apparente qui est ainsi donnée des «pauvres». Radio-Canada réplique que cette famille porte un discours social sur l'échec du système. Débat à prévoir.

En fait ce sont cinq nouvelles dramatiques que Radio-Canada mettra à l'affiche en moins de deux mois, puisque débute aussi demain Le Bleu du ciel, un nouveau téléroman de Victor-Lévy Beaulieu, et en mars Smash, comédie dramatique avec Daniel Lemire, ainsi que Samuel et la mer, la première série de fiction provenant de l'Acadie.

Pour Radio-Canada, il est clair que la télévision publique ne doit plus chercher le record de cote d'écoute à tout prix: les fictions proposées doivent être surprenantes et imaginatives. «Ce n'est pas notre job d'aller chercher 1,8 million de téléspectateurs comme Loft Story, de dire Mario Clément. Notre job, c'est de faire de la télévision de qualité supérieure, de proposer autre chose, de développer le langage cinématographique et télévisuel.»

Interrogé sur la controverse éventuelle autour des Bougon, Mario Clément se fait mordant: «Je me demande ce qu'il y a de plus choquant: un épisode des Bougon, ou voir des gens dans un loft qui essaient de coucher ensemble!»

Cet automne Mario Clément avait déclaré qu'il fallait que Radio-Canada rapatrie devant son écran les jeunes et les hommes, deux publics que la télévision publique avait moins bien servis ces dernières années.

Le message est donc clair: après le succès depuis trois ans de La Vie la vie et de Rumeurs, et après la surprise causée par Bunker, les fictions fournies par les producteurs privés devront faire preuve d'audace.

Quant aux fictions produites par Radio-Canada elle-même, il faut aussi les faire évoluer. Ainsi «nous allons maintenant travailler la forme du téléroman et de la sitcom», explique Mario Clément. Pour ce faire, Radio-Canada a récemment mis en place à Montréal un Centre de production des dramatiques doté d'une régie numérique qui permettra de faire de nouvelles expériences. La production de Virginie se fera dans ce centre. Le Bleu du ciel, le titre de Victor-Lévy Beaulieu, bénéficie déjà de cette recherche: téléroman classique, l'oeuvre se distingue toutefois par un nouveau traitement de l'image. L'émission est filmée dans le nouveau format 16/9 et, même si les scènes sont tournées en studio, on a constamment l'impression d'être au bord du fleuve, grâce à une nouvelle technique d'incrustation des images, très au point.

Ce centre de production pourra également s'attaquer à la production de dramatiques, expliquait récemment Mario Clément au Devoir. Le programme conjoint de production de pièces de théâtre avec Télé-Québec était devenu trop coûteux: «Les adaptations théâtrales devenaient des téléfilms qui pouvait atteindre 500 000 $, explique Mario Clément. Je cherche maintenant de nouvelles façons de produire à Radio-Canada des pièces avec moins de personnages, avec une nouvelle approche filmique.»

Radio-Canada travaille actuellement en ce sens à deux projets de théâtre, dont une adaptation de la pièce Des fraises en janvier d'Évelyne de la Chenelière, et on explore la possibilité de financer les productions avec Artv.

pcauchon@ledevoir.com