Petites victoires de la terreur

Alerte orange. Police de l'air. Vols de l'aviation civile annulés, retardés, escortés par des chasseurs F-16 de l'armée américaine. Fouilles. Contrôles d'identité. Surveillance. Psychose de l'attentat. Des immigrants reçus coincés à l'étranger parce qu'ils n'ont pas sur eux la nouvelle carte «obligatoire» de résident permanent. L'obsession sécuritaire a dominé les derniers jours au prix de niaises méprises (un enfant de cinq ans pris pour un chef terroriste) et de désagréments. mais surtout en renforçant sur la planète le sentiment d'une insécurité croissante.

Ces agissements témoignent des petites victoires du terrorisme. Le triomphe de la terreur sur la liberté se vérifie dans l'attitude des individus qui acceptent volontiers et s'habituent à l'accroissement des contrôles sur leur personne au nom de la sécurité. La réussite du terrorisme se mesure également par la transformation des régimes démocratiques, amenés à adopter les comportements des régimes autoritaires qu'ils dénoncent en élevant de nouvelles limites à la liberté de circulation, à la liberté d'association ou à la liberté d'expression et en autorisant de nouvelles intrusions dans la vie privée.

La peur devient prétexte à toutes sortes de décisions qui deviennent incontestables et ce dans tous les domaines. N'est-ce pas en partie la peur, peur de l'intégrisme islamique, qui motive en partie la décision du président Chirac d'interdire le port du voile à l'école, comme le dénonçait un éditorial du journal Le Monde, fin décembre?

Le nouveau maître mot est sécurité. L'une des premières décisions du nouveau premier ministre du Canada, Paul Martin, fut de créer un ministère de la Sécurité intérieure. Le projet d'une carte d'identité nationale a peut-être du plomb dans l'aile, mais il n'est pas encore complètement écarté. La sécurité nationale ne connaît pas les chartes des droits et libertés. Elle ne peut se payer non plus le luxe de la transparence et de la délibération démocratique. La lutte contre le terrorisme a besoin du secret d'État. Le pouvoir échappe encore un peu plus au peuple et se centralise entre les mains d'élites éclairées.

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Pour quels bénéfices? Les employés des compagnies aériennes se demandent ouvertement si les masses d'information qu'ils recueillent sur les passagers serviront à quelque chose. Les portes blindées installées à l'entrée des cockpits empêcheraient-elles un attentat puisque celles-ci sont ouvertes à plusieurs reprises durant un vol? Pourquoi un kamikaze craindrait-il la présence de policiers armés habillés en civil dans un avion puisqu'il est prêt à mourir dans l'écrasement de l'appareil qu'il prévoit détourner?

À quoi sert ce climat d'insécurité?

L'insécurité tue l'initiative. Elle empêche de se projeter dans l'avenir. Elle augmente la méfiance envers l'Autre.

La montée de l'insécurité est un fait marquant de l'époque. Pourtant, nous apprend une dépêche de l'Associated Press, jamais, depuis 1945, les accidents d'avion n'ont fait aussi peu de victimes en 2003. Les populations vieillissantes de l'Occident souffrent de plus en plus d'insécurité alors que le risque qu'elles fassent l'objet d'une agression diminue. Il y a plus de violence à la télévision que dans la rue.

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Le SRAS met en alerte toute la planète. La peur des nouveaux virus se répand. Mais notre attitude n'est pas la même face aux maladies de civilisation. «Manger tue», titre l'hebdomadaire Courrier International. La malbouffe serait la source d'un plus grand nombre de décès que le tabagisme. L'Organisation mondiale de la santé soutient qu'un milliard d'humains adultes sont en surpoids et 300 millions sont obèses. L'obésité cause six cas de diabète sur dix, dont le nombre devrait doubler d'ici 2030. Le tiers des cancers qui causent la mort de six millions de personnes chaque année auraient pu être évités en ne fumant pas, en mangeant sainement et en évitant l'exposition aux molécules cancérigènes.

Devant ces faits, bien plus têtus que la menace terroriste en territoire occidental, nous sommes, comme individus et comme sociétés, étrangement inactifs. Ici, les libertés individuelles deviennent tout à coup sacrées. Surtout les libertés des entreprises qui distribuent et font la publicité de cette surconsommation alimentaire irresponsable. Sauf si une vache folle est découverte au Canada.

Même réaction anémique devant «la menace climatique» (Lire à ce sujet l'intéressant dossier de Science et Vie de décembre 2003). 80 000 décès seraient imputables, chaque année, aux catastrophes climatiques et plusieurs maladies, dont la malaria

(1 milliard de personnes infectées), se répandent sous l'influence du climat. C'est sans parler de l'effet de la mauvaise qualité de l'air sur les populations urbaines, en particulier les asthmatiques, des vagues de chaleur à répétition (rappelez-vous la France, l'été dernier), de la désertification croissante et de l'impact des changements climatiques sur l'agriculture.

Devant ces dangers-là, l'attitude des individus et des diverses autorités tend plutôt à s'adapter à l'inconfort et à réagir aux inconvénients immédiats mais guère à s'attaquer aux sources des problèmes.

Tiens, n'est-ce pas un peu la réaction générale à l'égard du terrorisme lui-même?

Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides

vennem@fides.qc.ca
1 commentaire
  • yannic jetté - Inscrit 5 janvier 2004 09 h 44

    Ca fait du bien des bon articles

    Faudrait peut-etre enseigner la démocratie dans les écoles, sous une forme des plus participative...j'ai pas le gout de déménager sur mars pi j'm'en viens trop vieux pour avoir peur..It must be some kind of way out in here..en tout cas de voir un article qui fait ben de l'allure comme ça..ben ça fait chaud au coeur..