Les boîtes à souvenirs

Depuis le secondaire que Meags Fitzgerald, artiste et illustratrice, fréquente les photomatons. Elle n’hésite pas à personnaliser la cabine avec ce qu’elle a sous la main, un simple foulard peut servir de toile de fond et varier ce plaisir tout simple de se faire tirer le portrait.
Photo: Meags Fitzgerald Depuis le secondaire que Meags Fitzgerald, artiste et illustratrice, fréquente les photomatons. Elle n’hésite pas à personnaliser la cabine avec ce qu’elle a sous la main, un simple foulard peut servir de toile de fond et varier ce plaisir tout simple de se faire tirer le portrait.

«Est-ce que les photos sortent bien dans cette machine ? » demande timidement un jeune Français devant l’un des photomatons de la station Berri. Meags Fitzegerald sort la tête du rideau. Il ne pouvait pas mieux tomber.

L’illustratrice canadienne qui réside ces jours-ci à Montréal en connaît un bail sur ces cabines analogiques, pour avoir raconté leur histoire dans le roman graphique Photobooth, a Biography (Conundrum Press).

Elle peut dire que la caméra d’une telle cabine est décentrée (à celle du métro Sherbrooke, vaut mieux s’asseoir trois pouces vers la gauche), sait que la dame qui apparaît toujours sur les machines s’appelle Mélissa et connaît les liens entre presque tous les modèles pris en photo dans les séries en démonstration. Elle sait aussi que, s’il y a un moment où il faut profiter de ces machines, c’est maintenant.

Après les stocks de papier argentique noir et blanc, c’est au tour des réserves de papier couleur d’être bientôt à sec. « On aura peut-être encore assez de papier jusqu’à l’automne ou décembre, mais une chose est sûre : leur temps est compté », lance en anglais la jeune rouquine en posant ses yeux sur le Model 17 de la Place des Arts, qu’elle utilise aux deux semaines.

Jeff Grostern, le vice-président d’Auto-Photo Canada, une compagnie qui s’occupe des photomatons dans tout le pays, confirme que, d’ici fin 2016, les machines classiques auront disparu du paysage canadien et que plusieurs d’entre elles seront reconverties au numérique.

« Les cabines argentiques ont une place spéciale dans le coeur des Américains. Les gens réalisent que ça leur rappelle une autre époque. Tandis qu’ici, on les tient plutôt pour acquises »,dit Meags Fitzegerald.

Un amour qui ne veut pas (encore) mourir

Elle marque un point. Les photomatons sont de ces choses qu’on croise si souvent dans nos déplacements quotidiens qu’on ne les voit plus : on les retrouve au cinéma, au centre commercial, dans les stations de métro… Alors qu’on assiste à une renaissance de ces machines en Europe, reprises par des petites entreprises indépendantes qui refusent de les voir mourir, les Montréalais ne sont pas très nostalgiques.

La métropole en compte actuellement une quarantaine. Si la moitié des cabines argentiques a disparu du réseau des stations de métro en 2012 (passant de 40 à 22), elles sont plus nombreuses ici qu’ailleurs dans le monde, merci au fait qu’Auto-Photo soit établi chez nous.

C’est pourquoi Meags — qui possède une collection de plus de 8000 photos de photomatons ramassées au cours des 12 dernières années — leur rend visite toutes les semaines. Elle traîne toujours dans ses poches de la monnaie pour dégainer les 4 $ requis quand elle en croise une.

Elle a confectionné sa propre pochette pour glisser les lisières de photos neuves (« Lorsqu’on les place entre les pages d’un livre, il arrive que l’encre se décolle et que la photo s’abîme », prévient-elle).

L’illustratrice s’est même bricolé des filtres avec des feuilles d’acétate colorées et des loupes grossissantes qu’elle colle devant la caméra, en plus de trimballer avec elle des tissus achetés au mètre, qu’elle utilise pour varier les toiles de fond. Meags est toujours prête, et les résultats de ses photos sont si impressionnants qu’on ne croirait pas qu’ils ont été pris dans une simple cabine en pleine heure de pointe.

Mais la plupart du temps, elle prend des photos tout à fait normales. « Souvent, je mets un chandail que je n’ai pas encore porté afin de documenter ma garde-robe, d’autres fois, j’accroche un foulard derrière moi. Ou je demande à des amis de jouer les modèles pour moi, dit l’artiste qui a exposé jusqu’en Australie ses créations « photomatées ». Au secondaire, je prenais souvent des photos, de moi ainsi qu’avec des amis. C’est devenu une sorte de journal visuel de cette époque », dit-elle, avant d’ajouter, en faisant un clin d’oeil, qu’une relation n’est pas sérieuse tant qu’on n’a pas pris une photo dans un photomaton avec son chum ou sa blonde.

Tel quel

Ces boîtes à souvenirs ont la particularité de n’avoir d’yeux que pour le sujet à l’intérieur de la cabine et elles impriment leur première impression en un seul exemplaire. Contrairement aux machines numériques, il est impossible de sélectionner les photos de la série qui nous plaisent, pas plus qu’on peut supprimer celles où on a l’air de s’être évadé de Lietteville.

« Avec eux, la perfection n’existe pas. J’aime beaucoup qu’on ne puisse rien « photoshoper ». Si j’ai l’air moche et le visage plein d’acné, bien, c’est ce dont j’aurai l’air sur la photo », lance Meags en essayant de suspendre un morceau de tissu orange et blanc aux motifs des années 50 dans le fond de la cabine de la station Berri.

« Maintenant, les ados se prennent en photo et peuvent ajouter toutes sortes d’effets pour agrandir leurs yeux ou en changer la couleur. Dans 100 ans, quand on va regarder ces photos, on n’aura pas un portrait exact de ce dont nous avions l’air. Alors que les photomatons argentiques, eux, te révèlent tel que tu es. »

Arrêt sur images

Depuis une centaine d’années que ce patriarche de la photo instantanée nous tire le portrait… L’avoir encore dans le paysage permet aux générations toutes neuves, qui savent spontanément prendre la pose avec leur plus beau profil, de se rappeler (ou de découvrir) comment fonctionne la mécanique de la photographie.

Et si on pense que les photomatons sont de vieilles reliques que plus personne ne regarde, ce petit tour des stations de métro avec Meags prouve rapidement le contraire. À la cabine du métro Laurier, il y a même une file.

Deux filles entassées sur un tabouret aussi petit qu’une pizza-pochette rigolaient pendant que la troisième improvisait un rideau avec son manteau de velours cordé brun (lorsque les cabines sont dans des recoins plus tranquilles, les rideaux sont parfois enlevés ou raccourcis de quelques centimètres pour décourager les séances un peu trop passionnées).

Aujourd’hui, les cabines connaissent une nouvelle vie sous forme de station de photos dans les mariages et les événements. Avoir sa propre machine est assez exigeant : aussi fiables qu’un vieux Westfalia, elles demandent beaucoup d’attention. Mais dépendant de l’endroit où ils sont installés, les photomatons peuvent être très profitables, remarque Meags.

« Dans un bar, par exemple, ça rapporte beaucoup, mais le problème est que les gens éméchés pissent à l’intérieur, frappent sur la vitre et fichent leurs filtres de cigarette dans la fente à monnaie. Si tu savais les histoires d’horreur que mes amis propriétaires m’ont racontées… Mon ami Anthony en a une sur une promenade près de la plage et les gens l’utilisent pour enfiler leur maillot. »

Les jeunes femmes nous cèdent finalement la cabine du métro Laurier après leur séance. Meags sort de son sac un acétate rose qu’elle installe sur la vitre protégeant la caméra (puisque la machine donne des photos surexposées, le rose donnera des images plus définies, en plus de nous procurer un joli hâle).

« Les photos de photomatons ont quelque chose de très intime et de précieux. Elles sont si petites qu’elles ressemblent à des secrets », dit Meags avant d’insérer un premier dollar et de prendre la pose au vu et au su des passants et de la personne qui attendait qu’on libère la cabine. Je lui ai offert d’utiliser mon manteau comme rideau.

« Merci, c’est gentil, mais ça me convient que le rideau reste ouvert. »