La vérité si je mens

La vérité dérange ; on ne veut pas la voir, ni l’entendre, et on peut encore moins la dire.
Photo: Éric Isselée iStock La vérité dérange ; on ne veut pas la voir, ni l’entendre, et on peut encore moins la dire.

Donc, il a menti. Du bidonnage, comme on dit dans le métier. C’est terrible, le mensonge, parce qu’on ne vous fait plus confiance après et puis on ternit à jamais sa réputation. Je ne cesse de répéter cela à mon B depuis qu’il est capable de lire Tintin au Congo. Hier, il m’a dit : « Mais des fois, faut quand même mentir un peu. »

Il n’a pas voulu me spécifier quand, le p’tit snoreau, mais on s’est compris. Mon B a presque 12 ans et il sait faire la différence entre un gros mensonge (un mensonge noir), un accroc à la vérité et un mensonge blanc (on tait une partie de la vérité).

Mon ami Denis disait souvent, en imitant l’accent marseillais : « Blanchette ? Elle enjolive les choses. » Façon de parler ; c’est un tic gaspésien. Je suis une conteuse (chroniqueuse, si vous préférez) et j’ai déjà fait parler une vadrouille d’hôpital dans une chronique. Je trouvais qu’elle était plus crédible que le DG.

Denis était fondamentalement plus désillusionné que moi. Il avait fait de la politique. Pire ! Il était coincé entre les politiciens et les journalistes et savait bien que la langue de bois était la seule fuite possible. Dire la vérité, c’est s’exposer à crever. Mentir aussi, c’est bien ça le problème, mais la décomposition est plus lente. Entre deux maux, on choisit le moindre.

Mon copain a tiré sa révérence aux uns et aux autres. Il était trop honnête pour continuer. Il a même quitté ce bas monde paisiblement, l’ultime vérité pour chacun.

Ne manquant ni d’à-propos ni de discernement, vous me soulignerez qu’on s’attend des journalistes à ce qu’ils exposent la vérité, toute la vérité, et dénoncent le coquin. Eh ! Oh ! Nous ne courons pas après les poursuites en diffamation. Le plus croustillant des histoires se raconte en catimini, au détour de la photocopieuse, dans les salles de rédaction. Jamais rien d’écrit, les paroles s’envolent.

C’est l’équivalent de vos conversations de terrasse le samedi soir, mais avec beaucoup plus de name dropping, car nous frayons avec le « grand monde » et le « demi-monde ». On ne va pas en faire une commission d’enquête chaque fois, comprenez bien. Nous manquons souvent de preuves et de témoins qui acceptent de parler, alors nous devenons complices du secret nous aussi. Qui ne dit mot consent ?

Toute vérité n’est pas bonne à dire, ni à entendre

Il y a beaucoup de choses que je n’écris pas — je me crochis les doigts à l’instant même — et ça ne fait pas de moi une menteuse pour autant. Notre société humaine est construite sur une acceptation tacite du mensonge. Pire : on ne souhaite pas entendre la vérité, sauf lorsque ce sont des humoristes qui nous la balancent sous couvert de blagues et autres galéjades.

Les journalistes sont issus de leur époque et ne détiennent pas la vérité. Nous sommes le produit d’un pays, d’une culture, d’une éducation, d’un milieu social, d’une génération, d’une orientation sexuelle, de « croyances » (scientifiques, économiques, politiques ou religieuses, peu importe) qui teintent notre regard et orientent notre curiosité, plus ou moins consciemment. Nous intuitionnons ce qu’il est socialement acceptable de révéler. « La vérité. L’âpre vérité », disait Danton, révolutionnaire du XVIIIe siècle qui a fini guillotiné. Je préfère perdre la tête autrement, ne m’en voulez pas.

Et les journalistes se font berner aussi. Je connais un politicien qui a la cote auprès des chroniqueurs de haut vol et analystes politiques. Ils en ont fait un héros faillible et meurtri, quelqu’un qui fait rêver. Et il les roule dans la farine les uns après les autres, alléguant des choses très faciles à vérifier, mais personne ne songe à le faire. On ne va tout de même pas exiger un test d’urine chaque fois !

Les manipulateurs et autres affabulateurs narcissiques se retrouvent peut-être plus volontiers en politique (elle n’a pas le monopole) et cela ne nous empêche pas d’aller voter pour eux. Pas besoin de venir de très loin pour faire des entorses à la vérité. Certains mensonges blancs et autres demi-vérités font notre affaire, car nous avons soif de rêver nous aussi. Comme disait Nietzsche, « la vie a besoin d’illusions, c’est-à-dire de non-vérités tenues pour des vérités ».

En fait, j’ai toujours pensé que la fiction et la poésie demeurent les meilleures planques où distiller la vérité toute crue. « Toute ressemblance avec des personnages réels ou ayant existé… »

 

Asperger la vérité

J’interviewais récemment un médecin qui me racontait des secrets délicats sur le Big Pharma et son implication dans les départements d’oncologie. Ce brillant spécialiste, diagnostiqué Asperger, s’est fait mettre à la porte de son hôpital. Pas parce qu’il était Asperger, mais probablement parce qu’il disait la vérité. « La vérité est très importante pour nous, les Asperger », m’a-t-il souligné. Et c’est vrai ! On ne recommande pas aux Asperger de travailler dans un domaine où il y a trop d’injustices, d’infidélités ou de mensonges. Ne leur restent que les garderies, le Jardin botanique ou le zoo de Granby, si vous voulez mon avis.

On dit des Asperger qu’ils « manquent d’intuition sociale ». En fait, ils ne savent pas mentir et appellent un chat un chat, ce qui n’est jamais une idée percutante. Il faut enrober un peu mieux, être tacticien ou représentant en lubrifiants hydrosolubles.

Les Asperger sont si foncièrement honnêtes (honest to a fault, disent les Anglos) que je n’hésiterais pas à obliger tous les c.a. à en compter un dans leurs rangs. Un enfant aussi, d’ailleurs. Il est plus difficile de répondre aux questions d’un gamin qu’à celles d’un journaliste. Le nez vous allonge plus rapidement.

Sinon, vous remarquerez que les gens acceptent de dire la vérité lorsqu’on les congédie, qu’ils prennent leur retraite ou sont nonagénaires. Ils n’ont généralement plus grand-chose à perdre.

L’hypocrisie dans laquelle nous évoluons tous, notre besoin de briller et notre tendance au déni font le reste. On ment tous un peu. À soi-même d’abord, aux autres ensuite.

Entre vous et moi, même votre mère vous ment. Elle sait bien que la vérité vous achèverait.

La raison se compose de vérités qu’il faut dire et de vérités qu’il faut taire

La vérité est un symbole que poursuivent les mathématiciens et les philosophes. Dans les rapports humains, la bonté et les mensonges valent mieux que mille vérités.

Adoré l’entrevue qu’a donnée le Dr Fernand Turcotte (professeur retraité du Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval) à Franco Nuovo dans son émission Dessine-moi un dimanche, le 17 mai dernier. Cette rencontre portait sur le livre du médecin Peter C. Gotzsche, qu’il vient de traduire en français : Remèdes mortels et crime organisé. Comment l’industrie pharmaceutique a corrompu les services de santé (PUL).


Cet ouvrage, que je suis à lire, jette une lumière crue sur la mafia médicale des pilules, troisième cause de mortalité dans les pays riches, selon Gotzsche. « La différence avec la mafia, dit le Dr Turcotte, c’est que les mafieux ne se tuent qu’entre eux. »

Le livre met au jour un système de corruption profond, systématique et mondial. Le Dr Gotzsche, qui a d’abord travaillé dans l’industrie pharmaceutique durant plusieurs années, a décidé de dénoncer « la faillite du système, provoquée par une criminalité généralisée, la corruption et une réglementation impuissante au sujet des médicaments, qui requiert des réformes radicales ».

Tous les médecins et pharmaciens (et leurs patients) devraient lire ce livre, même si les questions soulevées donnent l’urticaire.

Nous tolérons ce vaste mensonge d’une industrie meurtrière parce qu’elle s’appuie prétendument sur la science et en a déjoué tous les garde-fous.

En attendant, voici 13 minutes qui ne sont pas perdues avec un accent de vérité en prime.
 

Dérivé sur Le bateau de fortune d’Olivier de Solminihac (Sarbacane), illustré par le Québécois Stéphane Poulin. Les illustrations sont magnifiques, comme toujours avec Poulin, et l’histoire estivale nous initie aux joies de l’imagination et de l’amitié. Quand tout fout le camp, il y a heureusement des plages de fortune et des albums pour enfants. Dès quatre ans, avant la perte d’innocence.

 

Ce qu'il ne faut pas dire

Courez voir ce très beau film de la réalisatrice Marquise Lepage (c’est aussi une amie, que voulez-vous, ça leur arrive d’avoir du talent). On a présenté Ce qu’il ne faut pas dire comme un documenteur sur le suicide, alors que j’ai plutôt vu un film sur la peur de l’engagement, l’amour et la mort salope, celle qui frappe par accident, par maladie et… par suicide.

De toutes les manières, la comédienne Annick Fontaine est vraiment authentique dans le rôle de cette jeune réalisatrice qui n’arrive pas à s’abandonner à l’intimité. Cette fiction sociofinancée (Marquise a vendu sa maison et passé le chapeau !) est un miroir de notre époque.

Je lisais ceci sur Facebook cette semaine : « Ce n’est pas qui on est qui compte, c’est comment les autres nous perçoivent. » Ça résume bien le film, je trouve. Le mensonge envers soi et les autres, et la solitude qui en découle.

Le film est présenté dès aujourd’hui au Beaubien, à Montréal (ce soir à 19h, les comédiens et la réalisatrice y seront aussi), et au Clap, à Québec.
 


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