La retraite facultative à 65 ans - Expédient dangereux ou grande politique sociale?

Paul Martin souhaite que le pays s'engage dans un débat sur la retraite obligatoire. Le premier ministre n'a pas précisé ses objectifs, mais on peut présumer qu'il n'aurait pas soulevé la question si le statu quo l'avait satisfait. Depuis l'institution de la retraite à 65 ans, la situation du travail a beaucoup changé au Canada, tout comme la condition des gens qui ont atteint cet âge autrefois respectable. Un chef de gouvernement doit pouvoir vérifier si un tel régime est toujours approprié.

À elle seule, la pension pour la sécurité de la vieillesse, si elle a sorti bien des vieux de la pauvreté, ne leur permet plus d'entreprendre une retraite longue et active. Les Canadiens vivent plus longtemps et sont plus nombreux que jamais à faire partie de la nouvelle classe des aînés. Plusieurs ont besoin de travailler pour compléter leurs revenus.

Quand ils le peuvent, certains le font, à demi-temps ou même à temps complet. Leur disponibilité tombe à point là où la relève est insuffisante. (Des milieux qui ont favorisé les départs hâtifs, comme la santé, souffrent d'une grave pénurie de main-d'oeuvre et aussi d'une perte d'expérience professionnelle.) Certains, il est vrai, ont hâte de quitter un emploi qui n'est pas gratifiant, mais d'autres ne demandent qu'à poursuivre leurs tâches. De reste, une rupture forcée ou abrupte d'avec la vie active n'est-elle pas suivie parfois d'une dépression, voire d'une fin prématurée?

Mais Ottawa a d'autres considérations en tête. Outre les besoins en main-d'oeuvre, qu'un marché ouvert et compétitif ne saurait négliger, le gouvernement s'inquiète du financement de la sécurité de la retraite. Ces préoccupations ne passent pas inaperçues, notamment dans le monde syndical. Participant au débat dans le Globe and Mail, Buzz Hargrove, le président des syndiqués de l'automobile, les a relevées tout spécialement.

Le chef syndical voit dans cette liberté du travail à 65 ans un prétexte pour repousser l'âge de l'admissibilité aux avantages de la retraite. À son avis, le gouvernement devrait plutôt élargir et relever les présents régimes de sécurité. Surtout que les régimes privés et autres investissements personnels ont subi, avec la chute des marchés boursiers, une perte qui en obligera plusieurs à repousser la date de leur retraite. Mais surtout, Hargrove craint que les entreprises n'abusent de l'abolition du départ obligatoire.

Le travailleur moins performant ne risque-t-il pas d'être remercié de ses services si l'employeur craint d'avoir à le garder au-delà de 65 ans? À l'inverse, si l'employeur peut compter sur ce surcroît de main-d'oeuvre déjà qualifié, ne sera-t-il pas tenté de se défaire plutôt d'employés qui le sont moins? Hargrove craint aussi que la disponibilité d'un personnel déjà formé n'entraîne davantage de tergiversation en matière de perfectionnement professionnel. Une vraie réforme devrait plutôt porter, à son avis, sur un programme universel de revenu garanti pour les retraités.

Au Canada, la tendance prédominante des dernières années a été, non d'augmenter l'âge de la retraite, mais de le réduire; et l'abolition de la retraite obligatoire n'apporterait pas, de l'avis du syndicaliste, tous les avantages que ses promoteurs y voient. Pour les travailleurs syndiqués, en tout cas, mieux vaudrait la flexibilité que donne le système des négociations collectives.

Abrogation de la retraite obligatoire

On aura reconnu là une approche syndicale traditionnelle. Elle ne répond pas à la question de savoir si ce qui est bon pour les syndiqués l'est aussi pour l'ensemble de la main-d'oeuvre. Reginald Stackhouse, professeur à l'Université de Toronto, favorise l'abrogation de la retraite obligatoire. Pour lui, le siècle dans lequel nous entrons commande une tout autre approche. La retraite sera volontaire, flexible et partielle, a-t-il récemment prédit dans le même journal.

L'individu y trouvera son avantage, mais aussi le milieu de travail. Si une personne, cadre ou simple employé, n'est pas à sa place, on n'aura plus à attendre qu'elle atteigne 65 ans pour la voir partir. Mais des raisons plus impérieuses vont, selon ce chercheur, modifier tout le régime de la retraite.

D'abord l'époque a changé. Les prestations coûtent plus cher que prévu, car les retraités vivent plus vieux et sont plus nombreux. En même temps, dans les années à venir, relativement moins de travailleurs actifs vont contribuer aux caisses. On n'aura donc plus le choix de travailler plus longtemps ni de prendre une retraite graduelle. La relève étant moins nombreuse, les jeunes n'auront plus à pousser les vieux dehors pour faire carrière. On manquera, au contraire, de personnel compétent si trop de gens sont forcés de prendre leur retraite.

Puis, l'éthique de la société et de l'entreprise a changé. On ne peut disposer des personnes comme si elles étaient des objets. Le travail fait partie de l'identité autant que des moyens de gagner sa vie. Jeune ou vieux, nul n'a à en être amputé, sans égard à sa compétence ou à sa préférence. Un pays qui fait de l'âge un motif de discrimination dans sa charte des droits fondamentaux, et dont le premier ministre entreprend un mandat à 65 ans, ne saurait conserver plus longtemps la retraite obligatoire.

Le professeur Stackhouse, on le voit, ne manque pas d'aplomb.

Perdants et gagnants

Personne ne sait toutefois quels seraient, en dernière analyse, les résultats d'un tel changement. Une chose est certaine, cependant: si la retraite devient facultative, la dynamique du monde du travail et l'organisation sociale elle-même vont en ressortir transformées. La retraite n'est pas seule en cause. Les rapports entre travailleurs ne seraient plus les mêmes ni le rapport des travailleurs à la société.

Néanmoins, à une époque qui mise si fortement sur l'individu, les choix personnels et la mobilité, il n'est pas exagéré de craindre qu'en l'absence de règles pour l'âge de la retraite, on risque de compter, non pas seulement des gagnants, mais aussi des perdants.

(Le cas des jeunes pour lesquels, en période de chômage massif, on a trouvé des emplois, mais payés à salaire moindre, est significatif. Une fois la prospérité revenue, les échelles discriminatoires sont restées. On les conteste maintenant en justice.)

Le monde syndical a joué, autant que le monde religieux, un grand rôle dans l'établissement des programmes sociaux. Son influence va sûrement se faire sentir sur la question de la retraite. Mais les avantages acquis par certaines catégories de syndiqués sont tels que leur intérêt ne saurait être confondu purement et simplement avec celui de la population. Les femmes, par exemple, auraient encore un sort peu enviable au travail si elles avaient dû compter d'abord sur le syndicalisme pour changer les choses.

(On aura une autre illustration des limites sociales du syndicalisme si les gens du secteur public obtiennent aux prochaines négociations avec Québec les augmentations qu'ils réclament. Nonobstant la solidarité qu'elles affichent, les centrales risquent alors de laisser des miettes aux groupes populaires et autres maisons d'hébergement.)

Quand les conditions de salaire et les moyens de retraite sont très inégaux, comme c'est le cas au pays, quel régime favoriser? Le débat devra déborder l'âge de la retraite obligatoire si Paul Martin veut qu'une politique sociale en sorte.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.