S’émouvoir en pays de Loire (1)

La commune de Sancerre vue de Chavignol
Photo: Jean Aubry La commune de Sancerre vue de Chavignol

Balançons déjà par-dessus bord ce courant de pensée voulant que le vouvray, le muscadet, le bourgueil, le saumur-champigny, le chinon, l’anjou, le saumur, le savennières, le sancerre, le reuilly, et j’en passe, ne soient que de la petite friture en comparaison des grosses huiles bordelaises ou bourguignonnes. Petite friture, sans doute, mais si fine derrière la délicatesse et la précision du propos terroir qu’elle renvoie illico l’amateur de bonheur aux premières loges de la curiosité.

Car curiosités il y a. Alors, que l’on ne vienne pas me rabâcher les oreilles en disant que les vins de Loire ne sont que des petits vins de comptoir tout juste bons à lubrifier des conversations qui ne vont nulle part. Qui d’entre vous boit du vouvray, par exemple ? Même les Parisiens, pourtant à une heure de route de l’appellation en question, n’en boivent pas, ou si peu.

Mais, par Belzébuth et son beau-frère, que ça peut être grandissime, du vouvray ! Philippe Foreau, Vincent Carême, Jacky Blot, Gaston Huet, Stéphane et Christophe Vigneau-Chevreau, ça vous astique la myéline cervicale ? Moi, ça me bouleverse. Mâcher à ce point de la craie liquéfiée sous l’oeil vif des plus grands chenins blancs de la planète par ces messieurs relève ni plus ni moins de l’apostolat, du don de soi.

Et cela, à des prix de misère. Oui, de misère. Nommez-m’en, des vins secs ou moelleux à 12, 15 ou 25 euros le flacon et capables de se bonifier sur 8, 15, 30 ou 50 ans sans « s’autobotoxer » la moindre ride ? À leur optimum, ces chenins rejoignent, dans leur essence même, l’esprit des meilleurs rieslings. Là, seule l’élite des grands crus de Bourgogne ou de Gironde peut prétendre au trône, mais en multipliant les prix par… 10 (et encore) ! Petits, les vins de Loire ? Faudra s’entendre sur le terme. Disons plutôt de grosses pointures qui trouvent chaussures à leurs terroirs et fines coutures à leurs aspirations.

Une Loire horizontale

De par son axe est-ouest, la Loire est un creuset. Un lieu où convergent, mijotent, décantent et historiquement se signent les traités et se fusionnent les langues. Contrairement aux vignobles bourguignons, alsaciens, jurassiens ou rhodaniens, tous épris d’industrieuse verticalité, la Loire, elle, paresse à l’horizontale au fil de son fleuve, mais aussi de ses nombreux affluents (la Sèvre, le Layon, le Cher, la Sarthe, l’Indre et autres Vienne) en exposant ses sols sablo-graveleux, en grignotant ses falaises de craies blanches, en lissant ses schistes et en mâchant ses gneiss, à moins que ce ne soit ses calcaires kimméridgiens et argiles à silex.

Cette paresse dissimule pourtant de saisissants contrastes. De quoi mordre, claquer, piquer, pincer et aimablement fouetter la langue à l’ouest, du côté de Sancerre, Menetou-Salon, Montlouis-sur-Loire, Reuilly et Quincy avec le pinot noir et le sauvignon blanc et, à l’est, en muscadet, où vibrent sous hautes fréquences gros plant et melon de Bourgogne. Au centre, entre Blois et Anjou, gamay, cot et cabernet franc, romorantin et, bien sûr, chardonnay, sauvignon et chenin blanc, tous un rien canaille par leur fraîcheur, leur familiarité et leur fluidité, mais avec une noblesse de ton que n’aurait pas dédaignée François 1er.

À propos de ce dernier, comment Rabelais, contemporain du monarque et auteur du truculent Gargantua et Pantagruel, aurait-il pu nommer la « soif » sans le précieux apport de ce roi cultivé et, dit-on, séducteur (« Une cour sans dames est un jardin sans fleurs »), qui a fait du français la langue officielle du royaume en 1539 ? L’homme avouerait sans doute aujourd’hui qu’une Loire sans soif est comme une femme sans sourire. Depuis, les mots « Loire » et « soif » ne font qu’un. De quoi s’émouvoir.

Côté est

Prenons les cas de Sancerre et de son vis-à-vis Pouilly-Fumé au nord, de Reuilly et de Quincy dans l’axe, mais plus au sud. Leurs ambassadeurs sur le terrain? Sauvignon blanc et pinot noir, bien sûr, mais surtout, sur le plan de leur messager minéral, ce calcaire (portlandien, kimméridgien, oxfordien, etc.) et ces argiles à silex, plus alluvionnaires cependant à Reuilly et Quincy, mais partageant toujours cette même tension fine qui cric-crac-croc en bouche.

Peut-on à juste titre parler ici du royaume incontesté du sauvignon blanc? Sans un millilitre de chauvinisme, force est d’admettre que oui. Mais, en même temps bon prince, nulle part comme ailleurs est-il corseté par ses calcaires et silex qui le tiennent comme un aigle, le ferait dans ses serres puissantes. Il n’a d’autre choix alors que de s’incliner.

« J’aime l’idée du sauvignon porté par le terroir et non le sauvignon lui-même », me confiait d’ailleurs Gérard Boulay, du côté de Chavignol, dont la gamme (Clos de Beaujeu, La Côte, Comtesse, Oriane et Monts-Damnés) brille au sommet, aux côtés des Cotat, Vacheron, Pinard, Mellot, Bourgeois et autres Dagueneau. On murmure même au village que Boulay est, par sa sensibilité sublimée, à Dauvissat ce que Cotat est à Raveneau.

La comparaison n’a rien de gratuit. Dégusté à l’aveugle, le cru Comtesse (vieilles vignes de 70 ans au bas du coteau des Monts-Damnés) de chez Boulay, surtout dans les millésimes anciens, transcende cette veine kimméridgienne filant sous chablis pour ressurgir à Sancerre en donnant la nette illusion de confondre sauvignon et chardonnay. Nous sommes au niveau d’un grand cru chablisien, mais encore faut-il le souligner, pour le tiers du prix. Le sancerrois n’est d’ailleurs pas hiérarchisé côté cru, avec une incidence heureuse sur les prix. Une appellation de plus qui fait fuir les buveurs d’étiquettes. Du moins pour le moment.

Coups de coeur côté est

Les deux cuvées de Gérard Boulay vendues à la SAQ étant en rupture de stock (zut!), j’ai, bien sûr, une affinité particulière pour les vins de Vincent Pinard, dont les 17 hectares morcelés comme un gruyère de brillants terroirs sont, eux, disponibles sous sept cuvées à la SAQ actuellement. En rouge comme en blanc, des vins serrants, denses, électrifiés par de superbes terroirs qui donnent parfois l’impression de visiter les meilleurs assyrtikos de Santorin.

Je retiens ce Chêne Marchand, glorieux avec ses sols si maigres qu’ils en deviennent anorexiques, cet autre Petit Chamarin sur plaque calcaire, ou encore le Rosé 2014 (31 $ – 11804178) qui est, aux côtés des Château d’Esclan, Vignelaure, Rectorie et Pétale de Rose, le meilleur rosé du moment disponible.

Il y a aussi cette maison Henri Bourgeois, à Chavignol (plus de 120 parcelles sur 75 hectares), qui, forte de ses nombreuses cuvées, rachetait en 1986 la maison Laporte où 20 hectares sont maintenus en agriculture biologique. Marnes Kiméridgiennes, silex et argilo-calcaires applaudissent des sauvignons qui s’éclatent et brillent, se détaillent et se nuancent au fil des pentes et coteaux. Beaucoup de cuvées, oui, mais un tracé impeccable pour des vins qui salivent et font saliver avant même que l’huître fraîche ne se mouille pour eux.

Je vous laisse sur les mots de Vincent, sympathique cuisinier de campagne (restaurantvincent@live.fr) en Touraine, descendu de sa tristounette Belgique natale pour paresser en Loire par l’entremise de son restaurant « hyperterrestre » : «Ici, tout est exact, harmonieux et serein : la ligne pure de la plaine, la molle courbe des coteaux, le balancement égal de la vallée, le cours harmonieux du fleuve, la transparence de l’air et la forme des nuages. C’est ici, sans nul doute, qu’on étalonna pour l’éternité le son de la voix humaine, la couleur du bonheur et le rythme même des jours. Ici, toute la terre est musique, lumière et doux-au-coeur. » Comment, de la beauté des lieux, peut-il en être autrement des vins? 

La semaine prochaine: une balade plus à l’ouest.

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2015. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.