Un bon coup

S’il y a un mot qui est employé à tort et à travers, c’est bien le qualificatif « historique ». On finit par perdre le compte de toutes ces journées, ententes et autres déclarations auxquelles on reconnaît le droit de passer à la postérité. Ce galvaudage reflète sans doute notre faible conscience… historique.

Il est beaucoup trop tôt pour dire si l’entente intervenue avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), dont les détails n’ont pas été dévoilés, marquera un tournant dans l’évolution du système de santé et surtout si elle se traduira réellement par un accès plus rapide aux soins, mais elle comporte déjà une nouveauté non négligeable : un objectif clair et chiffré, assorti de contrôles périodiques, de même qu’un échéancier, qui permettront au commun des mortels d’apprécier les résultats.

Au 31 décembre 2017, soit à l’aube de l’année électorale, 85 % des Québécois devront avoir un médecin de famille. La beauté de la chose pour le gouvernement Couillard est qu’en cas d’échec de l’entente, il pourra immédiatement revenir au plan A, soit l’imposition des quotas prévus par le projet de loi 20. S’il fallait en arriver là, on ne pourrait pas blâmer le gouvernement, mais les médecins, qui n’auraient pas respecté leur part du contrat. Il est vrai que le caractère éphémère des ententes avec les médecins au cours des dernières décennies incite à la prudence, mais la manoeuvre est certainement habile.

Compte tenu du caractère impétueux de Gaétan Barrette, certains seront peut-être tentés de voir un recul dans la mise en veilleuse des dispositions relatives aux quotas, mais c’était le scénario privilégié dès le départ. Au tout début des travaux de la commission parlementaire, le premier ministre avait clairement évoqué la possibilité d’une entente négociée qui permettrait d’éviter les quotas. « Est-ce que c’est nécessaire de légiférer ? On verra. On va voir la commission parlementaire. On se donne rendez-vous dans quelques semaines là-dessus », avait-il déclaré en février dernier.

 

Il y avait un peu de naïveté dans l’indignation de la porte-parole péquiste, Diane Lamarre, qui a reproché au ministre d’avoir instrumentalisé la commission parlementaire et ceux qui ont participé aux audiences publiques.

Bien sûr, M. Barrette s’est servi du projet de loi 20 pour faire pression sur les médecins, et la menace des quotas a eu l’effet souhaité, mais cela fait partie du jeu. Mme Lamarre s’offusque de ce que le ministre continue à se comporter comme le négociateur qu’il était dans sa vie antérieure, mais la négociation fait partie intégrante de l’art de gouverner.

Les médecins ont bien dû constater que l’opinion n’était pas de leur côté, malgré le prestige dont la profession médicale continue de bénéficier. Les manières brutales de M. Barrette ont beau déplaire, plusieurs voient en lui la dernière chance de réformer un système dont l’efficacité semble inversement proportionnelle aux sommes astronomiques qu’on y engloutit année après année. Au point où en sont les choses, un horizon de deux ans et demi est presque inespéré.

Un affrontement en règle avec les médecins aurait sans doute été politiquement avantageux pour les partis d’opposition, mais le porte-parole de la CAQ, François Paradis, a eu le bon sens de convenir que la collaboration est préférable à la confrontation. Amir Khadir s’est également réjoui de l’entente, même s’il estime, à tort ou à raison, que le gouvernement aurait pu arriver au même résultat sans sortir le bâton. Il est évident que le système ne peut pas être réellement amélioré sans la participation active, sinon enthousiaste des médecins.

 

Certes, tous les problèmes ne sont pas réglés pour autant. M. Barrette n’a jamais répondu de façon satisfaisante à la question que la perspective des quotas a soulevée dès le départ : si les médecins doivent soigner plus de patients, cela ne coûtera-t-il pas plus cher ? À moins de changer le mode de rémunération actuel des médecins, c’est-à-dire le paiement à l’acte, on voit mal comment il pourrait en être autrement. Or, l’entente avec la FMOQ ne prévoit rien à ce chapitre.

La même chose vaut pour les médecins spécialistes, également touchés par le projet de loi, avec lesquels le gouvernement est également en négociation. Il est possible que l’entente avec les omnipraticiens ait un effet d’entraînement, mais la présidente de la Fédération des médecins spécialistes, Diane Francoeur, qui veut bien discuter de nouvelles cibles, a clairement indiqué que cela entraînerait des coûts supplémentaires. Il faudra bien trouver cet argent quelque part et on nous répète ad nauseamqu’il n’y en a pas.

D’ailleurs, même si on en trouvait, faudrait-il vraiment le donner aux médecins, alors qu’on coupe dans l’aide sociale et les services aux élèves en difficulté ?

Ce texte fait partie de notre section Opinion qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.

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