Sans gluten

La vie en milieu urbain a ses privilèges. Tomber sans le vouloir sur des scènes cocasses en est un.

Jeudi, à Montréal, il a été possible de voir des humains massés sur le trottoir d’une rue semi-piétonne, autour d’un commerce venant tout juste d’ouvrir ses portes. Il faisait soleil et presque chaud. Il y avait de la barbe, de la jeunesse à vélo, du short court, des moustaches, mais pas seulement. Il y avait aussi des rires, des gloussements, de la complicité aux abords d’une vitrine qui exposait alors avec ostentation et un lettrage imposant la nature de l’entreprise : « 100 % sans gluten ». En dessous, dans le respect des règles d’affichage, on pouvait également lire : « 100 % gluten-free ».

Quand on y pense, c’est fort : créer l’événement, attirer le badaud, faire sensation en ne vendant rien de moins qu’une absence, celle du gluten, aurait dû dans la normalité des choses relever du tour de force. Mais pas en 2015, où ce composé de la farine de céréales, en dépassant le cadre normal des allergies qu’il induit, semble désormais capable de tout, y compris du plus loufoque, en devenant le ciment improbable d’un esprit communautaire, d’une unité sociale qui, un jeudi soir, peut faire converger un groupe d’humains au même endroit.

Quand on y pense, c’est même un peu vertigineux : dans les dernières années, le gluten a fait apparaître dans les sociétés modernes et confortables des hordes de malades imaginaires qui désormais se disent les victimes innocentes de cette matière protidique. La maladie coeliaque qu’elle peut causer a une prévalence chez 1 à 2 % de la population, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les intolérants ? Ils seraient 6 % de la population, alors qu’au Canada, en 2013, 22 % des gens disaient éviter le gluten pour des raisons qui, statistiquement, ne peuvent que dépasser le cadre médical.

Tout cela est lucratif d’ailleurs. Entre 2006 et 2013, les ventes de produits sans gluten sont passées de 674 millions de dollars à plus de 1,5 milliard de dollars, indique Agriculture Canada sur son site Internet, tout en évoquant des perspectives d’avenir florissantes pour cette catégorie de produits qui, par moments, donne l’impression de cultiver le vide céréalier pour mieux combler celui, sans doute un peu plus émotif, des consommateurs qu’ils ciblent. Au nom du profit, plus que du bien-être.

Gourous et effet de mode

C’est un peu la faute à Gwyneth Paltrow — oui, oui, la délicate Pepper Potts de Tony Stark dans Iron Man —, mais aussi d’Oprah Winfrey ou encore du joueur de tennis Novak Djokovic qui, dans les dernières années, en vantant les vertus, souvent fabulées, d’un régime sans gluten ont fait muter la matière avec une efficacité plus que redoutable. D’allergène reconnu, elle est devenue marqueur de l’identité, mais également mode d’expression de valeurs, d’une idéologie centrée sur le corps et sa performance, sur l’urgence du bonheur, confirmant au passage ce que Roland Barthes, le philo-sémiologue français de l’autre siècle avait très bien cerné en son temps.

La nourriture, écrivait-il dans ses Mythologies (1957), n’est pas seulement un ensemble de produits diététiques, c’est en même temps « un système de communication, un corps d’images, un protocole d’usage, de situations et de conduites ». Une équation qui s’amplifie dans les environnements urbains où, pour se rendre visible, l’humain doit forcément se singulariser, expliquait le sociologue allemand Georg Simmel. Et s’inventer une allergie au gluten peut très bien faire l’affaire !

Singulier, mais ensemble. Il y a un je-ne-sais-quoi de religieux dans cette quête qui tend à cristalliser l’appartenance à un groupe en passant par la mise au ban, affichée avec force et conviction, d’une substance alimentaire dont la toxicité trouve ses origines dans une abstraction, dans le nébuleux d’une croyance, d’un texte sacré. Les musulmans, les juifs ont le porc. Les hipsters du Mile-End, la jeunesse connectée de la côte ouest américaine, le bobo du Meatpacking District de New York ont le gluten. Les coeurs s’en complaisent. Et les marchés sont contents.

Il y a quelques semaines, un jeune blogueur français, Arthur Coulet, a cherché à mettre en lumière l’absurde de cette mode — puisque c’est bien de cela qu’il est vraiment question ici — par l’humour en ouvrant le premier… Musée sans gluten en ligne. À l’intérieur : des oeuvres de grands maîtres, des photos légendaires, Manet, Vermeer, Dali, Wood, Groening, Doisneau, Warhol et même le bien nommé Millet, dont les oeuvres, par la magie de Photoshop, ont été débarrassées de toute trace de gluten — pain, beigne, pâtes, blé des champs… — pour être mises au diapason d’un présent obsédé par la substance céréalière.

C’est ce qu’on appelle combattre le vide par le vide. Et ça ne peut pas vraiment faire de mal.

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2 commentaires
  • Pierre Bergevin - Inscrit 25 mai 2015 11 h 23

    Et les céliaques

    Vos commentaires font abtraction de la véritable allergie alimentaire dont les conséquences vous semblent négligeables. Vous ne démontrez aucune empathie envers ceux qui en sont prisonniers au quotidien. Que se soit une mode démontre le peu de sérieux de certains commentaires de média dont vous êtes le porte-parole.

  • Ronald Bouchard - Abonné 25 mai 2015 20 h 32

    Une mode stressante pour les coeliaques

    Avoir la maladie coeliaque n’est pas une mode. C'est un fardeau qui impose une diète très sévère et compliquée, ne serait-ce que pour gérer les risques de contaminations croisées. C’est sérieux et c’est socialement ingrat.
    Les coeliaques profitent de cette mode par cette abondance soudaine de produits, mais doivent redoubler de vigilance. Car il y a, le « sans gluten » affiché à profusion et le « sans gluten certifié sans contamination croisée ». Et il y a beaucoup de demi-vérités dans le commerce. Je ne crois pas qu’aucun coeliaque n’irait manger à ce restaurant.