Dany l’immortel

Dany Laferrière entrera jeudi à l’Académie française, soit 18 mois après son élection. Enfin ! Ce long délai, qui correspond au temps qu’il faut pour se faire tailler un habit vert, en dit long sur les carences proverbiales de cette institution. Que ce soit Dany Laferrière ou tout autre immortel, je ne comprends pas pourquoi la presse et le public y voient une « consécration », alors que l’Académie française est une supercherie.

En 2002, Louis-Bernard Robitaille avait publié un livre fascinant, Le salon des immortels, qui tentait de percer le mystère de l’Académie française : que fait-elle ? À quoi sert-elle ? Ayant moi-même étudié la question sous un autre angle, j’en suis venu à la même conclusion : l’Académie ne fait rien et ne sert à rien. Outre une petite séance de dictionnaire le jeudi, elle se réunit périodiquement pour entendre deux ou trois discours et décerner deux douzaines de prix secondaires. De temps à autre, on l’entend qui approuve les recommandations de la Commission générale de terminologie et de néologie.

La mission première de l’Académie est de constituer le dictionnaire de référence de la langue française, tâche dont elle s’acquitte avec une incompétence singulière. Depuis 1635, elle n’a produit que huit éditions et demie. La neuvième, elle y planche depuis 1935. Quatre-vingts ans plus tard, les pauvres en sont toujours à la lettre R. S’ils arrivent à « Zzz » avant le 400e en 2035, ce sera parce qu’il y a moins de mots entre S et Z qu’entre A et C.

L’Académie française est censée consacrer l’usage, mais quel usage ? La moitié des « immortels » apprenait à lire en 1935, quand l’Académie amorçait le chantier de la 9e édition. À cette époque, l’ancêtre du télécopieur s’appelait un « bélinographe ». Depuis, il y a eu du neuf, dirait-on. Lorsque l’Académie arrivera enfin à la lettre T, vers 2023, le télécopieur sera une pièce de musée, et il faudra faire des annexes pour tout un tas de nouveautés qui auront échappé aux immortels. Pas étonnant que Le grand dictionnaire terminologique de l’OQLFsoit 25 fois plus consulté que le site Web de l’Académie !

Aux sources de la lenteur

Cette lenteur géologique s’explique par le fait que l’Académie n’a jamais voulu être l’institution savante qu’elle est censée être. Au début des années 1630, elle n’était qu’un simple club de lettrés autour d’un banquier protestant qui adorait écouter de la poésie en s’arrachant les poils du nez. Cooptée malgré elle par un cardinal Richelieu rêvant de purifier la langue, l’Académie s’ingénie depuis à se « hâter lentement ».

Cette nonchalance originelle explique aussi son amateurisme. Dans ses rangs, pas un seul lexicographe de la trempe d’un Alain Rey (le père du Robert) ni même un linguiste de carrière du calibre d’un Bernard Cerquiglini. Les derniers immortels avec un tel bagage s’appelaient Émile Littré et Gaston Paris, morts respectivement en 1881 et en 1903. Depuis, rien : pas même Maurice Grevisse.

Parmi les trente-neuf immortels vivants, j’ai relevé vingt auteurs, six historiens, trois philosophes, deux politiciens, un ex-président de la République, un avocat, un biologiste, un fonctionnaire, un prof et un évêque ! Quelques-uns ont une formation universitaire en lettres ou en linguistique. Comme la moyenne d’âge dépasse les 78 ans, ils se sont aussi adjoint deux médecins, dont l’un est auteur. Oui, mais justement, direz-vous, un auteur ne maîtrise-t-il pas la langue ? « Sa » langue, certes, mais cela n’en fait pas un spécialiste de la langue.

Le mythe académique

Moi qui n’ai pas l’admiration facile, j’admire l’oeuvre et la personne de Dany Laferrière. Mais que diable va-t-il faire dans cette galère sans rame ni voile ? Surtout qu’il l’a bien cherché, puisqu’un candidat, pour être élu, doit démarcher personnellement tous les académiciens.

Tout repose en fait sur la mystique de l’Académie française, institution réputée mondialement, même chez des gens qui ne parlent pas un traître mot de français. L’Académie française est le plus gros succès de branding de tous les temps : comme Paris Hilton, elle est surtout connue pour être célèbre.

C’est à cause de cette mystique que l’on parlera beaucoup de l’entrée de Dany Laferrière cette semaine. Je me suis longtemps interrogé sur l’origine de ce mythe qui ne repose finalement sur rien. La réponse est pourtant toute simple.

L’Académie française est un totem, qui n’est au fond qu’une empilade de têtes de sacrifiés volontaires qui, comme Dany Laferrière, viennent s’embaumer de leur vivant. Parce qu’elle produit un dictionnaire que personne ne lit et émet des avis que personne ne suit, elle matérialise le fantasme d’une langue idéale qui n’a jamais existé, le fantasme d’une langue prétendument fixe qui demeure pourtant rebelle aux carcans. Le raisonnement est parfaitement circulaire, comme tout bon mythe.

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