Prendre la mesure du risque carbone des portefeuilles

Les changements climatiques bouleversent la gestion de portefeuille. L’avertissement est déjà venu qu’il fallait désormais comptabiliser l’investissement dans la filière fossile dans la catégorie Risque, avec potentialité de devenir un « actif échoué ». Aujourd’hui, le monde financier parle d’aller plus loin, de mesurer et de publier l’empreinte carbone des portefeuilles d’investissement.

L’idée germe depuis quelque temps, mais un engagement formel est venu vendredi dans le cadre d’un forum financier tenu à Paris en préparation de la conférence COP21 de décembre. Répondant aux enjeux du réchauffement climatique, banquiers et assureurs ont multiplié leurs engagements à réduire, voire arrêter, le financement du charbon, ou à investir davantage dans les énergies vertes. Surtout, à publier l’empreinte carbone de leurs portefeuilles d’actif. L’Agence France-Presse a ajouté que l’institution financière publique française Caisse des dépôts a pour sa part indiqué qu’elle allait publier l’empreinte carbone de toutes les entreprises dont elle est actionnaire et les inciter à réduire cette empreinte sous peine de retirer ses fonds.

Il n’est évidemment pas question de « stopper le financement des énergies fossiles, qui représentent 75 % de l’énergie, 95 % des transports », d’autant que « la transition va se faire peu à peu et ces entreprises ont besoin de financement pour investir dans les énergies propres », prend-on soin de rappeler. Mais la mesure de l’empreinte, puis la transparence, est un puissant outil de sensibilisation, puis de transformation. D’autant que le risque environnemental des portefeuilles d’investissement tend à devenir aussi important que ceux liés à la volatilité et à la liquidité.

Déjà, uniquement pour la filière fossile, de grandes banques telles la HSBC et la Deutsche Bank parlent désormais en termes de risques pour l’investisseur. Et on ne se limite pas au niveau des cours, à leur volatilité sur le marché et aux risques inhérents aux dommages environnementaux. Ainsi, dans le calcul des rendements anticipés, il est désormais fortement suggéré aux analystes de tenir compte du fait que ces entreprises peuvent rapidement perdre leur certification. Aussi, qu’elles doivent composer avec des coûts appelés à croître de façon exponentielle, associés à la réglementation en matière de gaz à effet de serre et de résidus miniers, et aux nouveaux paramètres climatiques. Sans oublier que la demande sera également influencée par les changements réglementaires et les avancées technologiques abaissant les coûts de production d’énergie renouvelable.

D’autant, aussi, que les pressions populaires sont toujours plus fortes pour que l’on trouve une façon d’intégrer le coût écologique et celui des externalités dans le prix des énergies fossiles. Et que les gouvernements réduisent leurs subventions à ces dernières, qui sont 5,5 fois plus élevées que celles accordées aux énergies renouvelables.

Mieux vaut désinvestir

Mieux vaut désinvestir qu’investir, concluait la HSBC en avril dernier. Dans son rapport, la banque faisait ressortir que « les actifs liés au charbon sont ceux sur lesquels plane le plus grand risque réglementaire ». Suivent « les réserves pétrolières dont le coût de développement est élevé : les sables bitumineux, le pétrole de schiste, l’Arctique et certains gisements en mer ». Trois grands facteurs sont à prendre en compte : la réglementation contre un type d’énergie en particulier, les aléas du marché et l’innovation énergétique, rendant les combustibles fossiles moins attrayants, pouvait-on lire dans l’édition du 23 avril du Devoir.

Avec les préoccupations liées au réchauffement climatique, les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance peuvent facilement passer de risque à rendement, ou vice versa.

Décarboniser les portefeuilles

Le cabinet spécialisé Addenda Capital soulignait l’an dernier que nombre d’entreprises étaient appelées à composer avec des coûts d’exploitation et d’immobilisation plus élevés en ce qui a trait aux réglementations en matière de gaz à effet de serre. Elles devront également faire face à des enjeux d’exploitation relativement au changement des paramètres climatiques physiques. « La demande mondiale de leurs produits pourrait notamment être affectée par les changements de réglementation et les avancées technologiques, ayant pour effet, entre autres, de réduire les coûts de production d’énergie renouvelable », ajoutait le cabinet.

De grands fonds d’investissement mondiaux quittent graduellement le secteur des combustibles fossiles, délaissant les producteurs de charbon et larguant des sociétés pétrolières présentes dans les sables bitumineux et des cimenteries. D’autres préfèrent rester mais jouer un rôle d’actionnaire activiste incitant au changement. Entre recevoir un dividende régulier et décarboniser peu à peu les portefeuilles…

2 commentaires
  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 23 mai 2015 18 h 52

    Nouveau marché à la baisse !

    Monsieur Gérard Bérubé,

    Depuis longtemps, je lis votre chronique du week end, comme une vieille habitude, mais cette fois-ci je vous aurai relu deux fois tout en sortant mon crayon feutre jaune pour en souligner les parties à mes yeux passionnantes, et les discuter en classe avec mes étudiant-e-s (de mon cours d'été SCO7410) à qui j'aurai préalablement distribué une copie.

    Vous venez de découvrir un nouveau "filon" de la finance, ce que j'appelle l'"écologie financière" ***, soit un nouveau paradigme dans lequel l'économie (É1) est un sous-système qui dépend de l'écologie (É2), c'est-à-dire que les variations et prix de (É1) sont des "variables" dépendantes & partiellement prédictibles des dévastations et dégradations de (É2).

    Dans cette perspective, j'enseigne et je pose pour hypothèse générale que c'est tout le marché des énergies fossiles - dont vous parlez dans votre chronique - qui a une tendance (de fond et à moyen et long terme) à la baisse.

    Qui plus est, même à court terme, c'est-à-dire dans moins d'un an, d'ici au Sommet sur le climat de Paris en décembre 2015, je "prédis" une baisse "comptable" de la valeur de certains "actifs" des grandes firmes pétrolières (dont Shell, Exxon, BP, Chevron, etc.) sous forme de "réserves", lesquels pourraient "probablement" perdre graduellement la confiance des investisseurs puisque cette catégorie (multi-milliardaire) d'actifs devient, sous la pression "écologico-climatique" internationale, ce que vous avez justement appelé dans votre article des "actifs échoués", ce tout nouveau concept en guise de traduction de l'expression anglaise "stranded assets" pouvant également être traduit comme des actifs "négligés" ou encore "abandonnés".

    Si j'en avais personnellement les moyens financiers, je "spéculerais" à la baisse sur lesdits "actifs échoués" de quelques pétrolières en "shortant" leurs titres en Bourse.

    Qu'en pensez-vous?

    Écolosociétalement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste humaniste altermondialiste

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 24 mai 2015 17 h 10

    Complément à mon commentaire précédent troncaturé...


    (...) Si j'en avais personnellement les moyens financiers, je "spéculerais" à la baisse sur lesdits "actifs échoués" de quelques pétrolières en "shortant" leurs titres en Bourse.

    Qu'en pensez-vous?

    Écolosociétalement,

    Daniel Clapin-Pépin
    Écologiste humaniste altermondialiste coopérativiste postcapitaliste
    Professeur de gestion + éthique + comptabilité environnementales
    Département des sciences comptables
    École des sciences de la gestion
    UQAM

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    *** Voir mon article publié (avec mon fils Xavier) dans Le Devoir du 5 août 2013, et intitulé "Après la bulle immobilière, la bulle du carbone".