Redistribuer la richesse pour en créer

Le problème de l’accroissement des inégalités tout comme sa solution commencent entre nos deux oreilles.
 

On n’a généralement jamais à attendre bien longtemps avant d’entendre cet argument sur l’accroissement des inégalités : il faut créer la richesse avant de penser à la redistribuer. L’OCDE est venue porter un dur coup à cette idée reçue cette semaine avec un volumineux rapport dont l’une des principales conclusions est que plus les inégalités se creusent, plus la croissance économique recule.

Jusque-là, les experts n’osaient pas trop trancher la question. Selon plusieurs d’entre eux, aussi choquant que pût être le fossé grandissant entre riches et pauvres du point de vue éthique et social, il avait au moins l’avantage de stimuler la croissance économique en encourageant les plus riches à se réinventer sans cesse pour rester au sommet, et les plus pauvres à ne ménager aucun effort, notamment en matière d’éducation, pour améliorer leur sort.

D’autres leur rétorquaient qu’à force de s’aggraver, les inégalités risquaient de mener à de l’instabilité politique et à des troubles sociaux mauvais pour stabilité et la croissance économique. Plusieurs ont aussi dit que la stagnation des revenus des ménages les pousse à s’endetter pour maintenir leur train de vie, fragilisant d’autant les assises financières des pays.

Se basant sur de nouvelles données empiriques à la fois plus volumineuses et plus fines, le rapport de l’OCDE observe d’abord que les principaux impacts négatifs se font non pas seulement sentir sur les tranches de la population les plus pauvres, mais sur la masse des 40 % des moins nantis. Il constate ensuite que cet impact passe principalement par l’éducation, c’est-à-dire que plus les inégalités sont grandes, moins les plus démunis sont susceptibles d’investir temps et argent dans l’éducation et la formation, et plus l’économie y perd un précieux potentiel humain.

L’OCDE va même jusqu’à chiffrer cette perte économique à long terme. On estime ainsi que l’accroissement des inégalités entre 1985 et 2005 a privé, en moyenne, les économies développées de 4,7 points de pourcentage de croissance cumulée entre 1990 et 2010.

Pas une fatalité

Les causes de l’accroissement des inégalités sont multiples. Les plus souvent citées sont les nouvelles technologies — qui profitent aux plus éduqués, particulièrement dans les domaines scientifique et informatique —, la mondialisation — qui a amené le déménagement de millions d’emplois de la classe moyenne des pays riches vers les économies émergentes —, les besoins changeants de l’économie — qui ont notamment amené un plus grand recours aux travailleurs à statut précaire — et la déréglementation financière — qui a permis l’explosion des salaires des banquiers. On évoque aussi l’affaiblissement des syndicats et, par conséquent, la perte de rapport de force des travailleurs. Une récente étude du FMI attribue même à ce facteur la moitié de la hausse des inégalités entre 1980 et 2010.

Tous ces facteurs ne sont pas des fatalités, et ce qui ne peut pas être changé peut, au moins en partie, être contrebalancé par les pouvoirs publics.

On pense tout naturellement à l’augmentation des impôts des plus riches et des transferts aux plus pauvres. L’OCDE observe d’ailleurs que leur augmentation « ne nuit pas nécessairement à la croissance économique ».

On évoque aussi un effort important dans la promotion de l’éducation et de la formation continue, une augmentation du salaire minimum, une amélioration des normes s’appliquant aux travailleurs autonomes et plus d’efforts en faveur de la place des femmes sur le marché du travail.

Trois batailles

Mais pour que les gouvernements se décident de bouger en matière d’inégalités, il faudra remporter trois batailles, disaient cette semaine Keith Banting et John Myles dans le chapitre d’un ouvrage de l’Institut de recherche en politique publique (IRPP) à paraître.

Il faudra notamment convaincre (forcer) les partis politiques qu’ils devront quitter le terrain des phrases floues sur la défense de la classe moyenne qui leur permet actuellement de faire des promesses à tout le monde et personne à la fois.

Pour se faire, il faudrait que la population comprenne que le problème des inégalités ne se limite pas à la petite tranche des plus démunis. Pour l’y aider, il serait utile qu’elle puisse compter sur des mouvements dans la société civile, comme les syndicats, pour structurer et donner voix à ses revendications.

Mais avant tout, il faudra remporter une autre sorte de bataille des idées, font valoir les deux experts canadiens. La plupart des pays se sont laissé convaincre, notamment par l’OCDE (tiens, tiens), que les anciens mécanismes de redistribution de la richesse devaient être remplacés par une nouvelle approche réduisant le filet social général et offrant en échange des mesures plus actives de requalification et de réinsertion des chômeurs et des laissés pour compte. L’exercice s’est malheureusement trop souvent arrêté à la première étape, notamment au Canada, notent Banting et Myles, qui estiment toutefois que le Québec fait largement exception.

Une autre idée qui s’est profondément enracinée est que les taxes sont moins un moyen de redistribution de la richesse qu’un frein à l’efficacité et à la croissance économique. Les faits ont largement contredit ces idées. Il ne nous reste plus qu’à en prendre acte.



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