La fin d’un modèle?

Qui s’en souvient ? Au tournant du siècle, c’est à l’initiative de Pauline Marois que le Québec s’engageait dans l’aventure malheureuse du Renouveau pédagogique. Pédagogies « ludiques » et « centrées sur l’enfant », « école de la réussite », « compétences transversales », tels furent quelques-uns des slogans de la plus vaste entreprise de déconstruction de l’école jamais entreprise au Québec. Il aura fallu plus de 10 ans pour tenter de colmater quelques-uns des trous béants de cette opération de table rase. Et ceux-ci sont encore loin d’avoir été rebouchés, comme en témoignait une étude récente de Simon Larose et Stéphane Duchène selon qui, 15 ans plus tard, le niveau des élèves ne s’est guère amélioré. Une réalité que les professeurs sont en mesure de constater empiriquement, pour peu qu’ils aient le courage de « voir ce que l’on voit », comme disait si bien Péguy.

À l’époque, cette vaste entreprise idéologique, parée des atours de la « démocratisation », ne provoqua guère d’affrontements malgré la grogne de nombreux professeurs. Pas de manifestations dans les rues, pas de grèves. C’est tout juste si les débats entre spécialistes firent frissonner les tribunes de nos journaux. Le Québec n’allait-il pas dans la direction où soufflait le vent ? Celui de la modernité évidemment ! L’exemple venait de l’OCDE, sanctuaire du néolibéralisme, qui avec ses fameux tests Pisa voulait mouler l’école sur l’idéologie de la performance et de la flexibilité. À l’époque, seul un visionnaire comme l’écrivain Jean Larose osa dénoncer ce kidnapping pédagogique. Mais il prêchait dans le désert, d’où le silence que notre société consensuelle finit par lui imposer.

 

Le débat sur la réforme des collèges qui se déroule en France ces jours-ci devrait nous intéresser. Un peu comme on fait un retour accéléré pour revoir le début d’un vieux film. Comme souvent en France, la chose ne passe pas comme une lettre à la poste. Les professeurs et les intellectuels français, de gauche comme de droite, nous offrent l’exemple d’une belle résistance et d’un débat qui a au moins le mérite d’exister. Grâce à la force des traditions républicaines, l’école française avait résisté jusque-là plus que les autres aux sirènes de cette « école de la réussite ». Peut-être à cause de leur bonne formation, les professeurs savaient bien qu’une école où personne n’échoue ne pouvait être qu’une supercherie. Comme si dorénavant toutes les équipes de la Ligue nationale pouvaient décrocher la coupe Stanley la même année.

Le pays de Jules Ferry a longtemps boudé ce modèle unique et mondialisé si loin de ses principes. Ce modèle, c’est celui d’une école qui supprime l’échec et le redoublement — une importante mesure d’économie en temps de crise — en faisant disparaître l’évaluation des savoirs et l’effort. Ce modèle, c’est celui d’une école clientéliste où les humanités et la littérature ont été remplacées par des programmes lights listant de vagues « compétences » difficiles à mesurer et proposant des projets pluridisciplinaires qui grugent un temps fou et transforment le professeur en animateur de colonie de vacances. Si ce modèle suffit à former de bons employés flexibles et polyvalents, pourquoi faudrait-il en demander plus ?

Pour Montaigne, Molière et les langues anciennes, il faudra donc aller voir ailleurs. En pratique, partout où cette école bas de gamme s’est implantée, c’est l’école privée qui se charge de la formation des élites. Le Québec, où le privé prend de plus en plus de place depuis 10 ans, en est l’exemple parfait. Cela faisait des années que l’OCDE reprochait à la France de continuer à caresser l’idéal des Lumières qui consistait à offrir à tous un fort contenu humaniste et littéraire proposant notamment des cours de latin et d’allemand jusque dans les banlieues les plus reculées. Or, voilà ces filières condamnées pour cause d’« élitisme ». Contrairement à la tendance générale, les meilleurs lycées français donnant accès aux grandes écoles sont encore publics, gratuits et accessibles à tous. Mais pour combien de temps ?

Il serait surprenant que la réforme du collège qui vient d’être imposée de manière autoritaire par le gouvernement socialiste produise des résultats différents de ce qui se passe ailleurs. Comme l’écrivait la directrice de la Revue des deux mondes, Valérie Toranian : « Les bons élèves vont encore plus déserter le système public pour aller former des élites dans le privé. Qu’auront gagné les élèves en difficulté ? Rien. Qu’auront perdu les bons élèves ? La possibilité d’être encore meilleurs dans l’école publique et de devenir les élites dont ce pays aura besoin demain. Les parcours d’excellence seront donc plutôt réservés aux privilégiés. Paradoxe du projet socialiste. »

Paradoxe non moins étonnant, à gauche, nombre de défenseurs de ces réformes sont eux-mêmes issus de la méritocratie française. Comme si, après avoir eu droit à ce qu’il y avait de mieux, ils s’empressaient d’en interdire l’accès aux candidats des milieux populaires. Milieux avec qui la gauche a de toute façon depuis longtemps rompu. Que ne sacrifierait-on pas au nom du dieu Modernité…

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30 commentaires
  • Gilles Roy - Inscrit 22 mai 2015 06 h 56

    Bof (encore une fois)

    Notre Richard Martineau à nous, lecteurs du Devoir, fait rebelote. Encore une fois un jugement émis de haut, encore une fois un jugement fondé sur peu, sinon sur une intention féroce de se faire le garant d'une culture noble qui irait en s'effritant. Perso, je préfère boire mon café en lisant le Café pédagogique (internet). C'est moins pontifiant. Et plus exact, au regard des faits à observer.

    • Colette Pagé - Inscrite 22 mai 2015 11 h 27

      Avec respect, je considère bien mal choisi votre comparaison de Christian Rioux au scriboullard Richard Martineau dont la faconde voire le mépris et le parti-pris sont devenus sa marque de commerce.

      De la France, le regard de Christian Rioux sur les enjeux de société sont fort éclairants et nous rappelent que les problématiques se ressemblent et que les solutions ne sont jamais parfaites.

      Il faut reconnaître que la tendance de nos sociétés est souvent de niveler l'éducation vers le bas tout en n'accordant pas aux éducateurs la considération qu'ils méritent.

      Quant à la France, pays des 1 000 fromages, tout changement demeure une aventure qui se termine habituellement par une grande marche citoyenne.

    • Gilles Théberge - Abonné 22 mai 2015 12 h 00

      Quel curieux commentaire de monsieur Roy ci-haut! J'imagine qu'il est un lecteur assidu de celui qu'il ose comparer à Christian Rioux. Et voilà probablement pourquoi il ne voit pas la différence.

    • Gilles Roy - Inscrit 22 mai 2015 12 h 12

      @ Gélinas : Je suis assez d'accord avec vous, sauf sur un point en particulier : l'éducation. Tous, de l'épicière à l'homme de chambre en passant par le journaliste, se voient comme experts de la chose. On a tous été élève, non? Et pourtant... En court, M. Rioux connaît peu et mal le domaine (ses statistiques, notamment). Or il opine et il opine, toujours sous le même angle, selon les mêmes poncifs. Et ça, à termes, ça achale. La soudure en hauteur (ça se trouve aussi en France), ça ne l'intéresserait pas plutôt? p.s. Jamais les parents (les mères surtout) n'ont, dans l'histoire, été aussi scolarisés et diplomés. Aussi, la tendance au nivellement s'observe-t-elle peu. Et c'est l'amélioration qui prévaut.

    • Gilles Roy - Inscrit 22 mai 2015 15 h 39

      @ Théberge : J'ai écrit que j'aimais bien lire le Café pédagogique. J'aime aussi potasser les différents rapports de l'IGEN et de l'I.G.A.E.N.R., sans compter certaines revues plus spécialisées. Je vous conseille, par exemple, de jeter un coup d'oeil sur le rapport suivant (mai 2015): http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/ . Bonne lecture!

  • Jean Lapointe - Abonné 22 mai 2015 07 h 09

    Vous êtes à mes yeux d'une autre époque monsieur Rioux.

    «Comme souvent en France, la chose ne passe pas comme une lettre à la poste. Les professeurs et les intellectuels français, de gauche comme de droite, nous offrent l’exemple d’une belle résistance et d’un débat qui a au moins le mérite d’exister» (Christian Rioux)

    Avec vous monsieur Rioux de toute façon il n'y pas de débats possibles parce que vos idées sont faites pour toujours. Vous semblez incapable de quelque remise en question que ce soit sur quoi que ce soit concernant ce sujet.

    Le Renouveau Pédagogique que vous décriez avec force n'est pas à mon avis aussi ridicule et grave que vous semblez le penser.

    A mes yeux vous êtes d'une autre époque monsieur Rioux .

    Il arrive que je sache un peu de quoi je parle parce que j' ai travaillé dans le secteur de l'éducation pendant près de 40 ans et mon souci a été entre autres de repenser la pédagogie traditionnelle en usage quand j'étais moi-même d'abord un élève et puis un étudiant.

    Mon but était entre autres de faire penser les étudiants et non pas de les gaver de connaissances comme on gave des oies. Ce n'est pas tâche facile mais pour cela il ne faut pas se prendre comme étant en possession de la vérité absolue. Il faut accepter d'être critiqué et être prêt à dialoguer.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 22 mai 2015 13 h 45

      Que faisisez-vous ? Enseignant ? Il faut savoir.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 mai 2015 13 h 49

      Est-ce que vous considérez comme d'une autre époque le fait que l'on conserve des édifices tel le Parthénon, la Tour de Pise, le Palais des Doges,le fait qu'on s'inquiète pour la ville de Palmyre, ses trésors architecturaux et son histoire...comme le font présentement l'Unesco et les amoureux d'Histoire et d'Architecture anciennes...de par le monde?
      On déplore ici au Québec, sur plusieurs tribunes, ce même engouement qu'ont les fonctionnaires (et leur caisse de résonnance que sont les députés et ministres) qui se plaisent à réinventer des systèmes, à penser des réformes qui vont en-deça de ce qui serait souhaitable et souhaitée ...de plus M. Rioux tente de nous expliquer comment ça fonctionne en France...où, tout comme ici, "l'école de la réussite à tout prix" produit et produira des cancres analphabètes et sans culture...nos petits enfants seront la première génération depuis des décades à ne pas savoir écrire avec une crayon, encore moins avec une plume fontaine(stylo)... les premiers à ne pas savoir écrire...point à la ligne.

      Je viens encore de relire le texte de M. Rioux ...et peut-être devriez-vous faire de même...on apprend toujours d'une relecture.

      Niveler par le bas semble être le "dada", l'idée fixe de plusieurs... l'école de la facilité, quoi ...du moindre effort.

  • Jacques Lamarche - Inscrit 22 mai 2015 07 h 16

    Les raisons du déclin du modèle traditionnel!

    L'école avait comme mission première de former de belles têtes, remplies de cultures, qui sachent s'exprimer! Aujourd'hui, il lui suffit de former des spécialistes en santé ou en ingéniérie. Le marché du travail impose ses lois et ses intérêts! L'école sert de plus en plus de tremplin pour gagner le plus de sous! Pour plus consommer! Elle dessert une clientèle qui recherche, elle aussi, le profit!

    Trop souvent, on oublie que l'école change et abaisse les standards parce qu'elle échoue! Pour mille raisons, elle n'arrive plus à faire passer le message. Les élèves écoutent moins, étudient moins, apprennent moins. Moins dociles, plus contestataires, ils créent une pression qui oblige l'école, un jour ou l'autre, à reculer! Les profs encaissent et finissent par céder!

    Toutefois, le latin n'est pas obligatoire pour mantenir des standards pédagogiques élevés. Il faut miser davantage sur des seuils de réussite relevés, notamment dans l'apprentissage des langues. Elles sont plus utiles que l'algèbre et la chimie. Mais marché du travail oblige!!!

    Jacques Lamarche

    • Gilles Théberge - Abonné 22 mai 2015 12 h 02

      Vous confirmez parfaitement ce que dit monsieur Rioux. Hé oui monsieur Lamarche, toutes les équipes peuvent gagner en même temps la coupe Stanley!

  • Denis Paquette - Abonné 22 mai 2015 08 h 25

    Que l'humanité peut etre bete parfois

    Bonjour monsieur Rioux depuis un certains temps votre marotte est la mise en question de certains modèles éducatifs, je ne me prononcerai pas, je n'ai pas cette compétence, mais j'ai envie de vous poser quelques questions, peut on reinventer le monde,est ce que le monde peut etre reinventé, la selection naturel demeure-t-elle toujours le grand moyen , ho, la, la, il me vient en tete quelqu'un que j'ai beaucoup aimé, que l'on a tué pour qu'il n'ait pas raison, que l'humanité peut etre bete parfois

  • Michel Lebel - Abonné 22 mai 2015 09 h 15

    Le nivellement vers le bas

    Vous allez passer pour un sapré ringard, monsieur Rioux! Mais je crois que pour l'essentiel, vous avez raison. C'est le nivellement vers la bas qui domine comme "philosophie" pédagogique et politique. C'est ce qui existe aussi dans le système public québécois d'enseignement et aussi jusqu'à un certain point à l'UQAM.

    À bas toute forme apparente d'élitisme et vive une pseudo-démocratie fondée sur un certain égalitarisme et une acceptation de la médiocrité! Conséquence inévitable: ruée vers les écoles privées et une société encore moins égalitaire. Soyez certain, la gauche caviar enverra ses enfants dans les écoles privées!

    Michel Lebel

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 22 mai 2015 10 h 54

      Tout à fait d'accord avec votre point de vue, monsieur Lebel.

    • Gilles Théberge - Abonné 22 mai 2015 12 h 05

      Me voilà médusé, pantois, désarçonné, ce matin je suis d'accord avec monsieur Lebel...