Le pied au plancher

Neal Cassady ne sera pas écrivain, mais héros de roman et mythe vivant. Il ne faut pas chercher ailleurs le chaînon manquant entre les générations beat et psychédélique. Sur la photo, Bob Donlin, Neal Cassady, Allen Ginsberg, Robert LaVigne et Lawrence Ferlinghetti en 1956.
Photo: Festival international du film sur l’art Neal Cassady ne sera pas écrivain, mais héros de roman et mythe vivant. Il ne faut pas chercher ailleurs le chaînon manquant entre les générations beat et psychédélique. Sur la photo, Bob Donlin, Neal Cassady, Allen Ginsberg, Robert LaVigne et Lawrence Ferlinghetti en 1956.

Décembre 1950. Jack Kerouac, en plein labeur sur le manuscrit qui l’accompagne partout, cette forme romanesque incertaine qui émerge peu à peu de ses carnets de notes de graphomane invétéré, reçoit une lettre de quelque 28 000 mots de son copain de virées dans l’Ouest, Neal Cassady. Le style frénétique du futur héros de Sur la route (1957) impressionne profondément le Canuck. D’une part, ce morceau de bravoure en roue libre deviendra une des sources d’inspiration majeures du roman en chantier, comme de l’invention attribuée à son auteur, la prose spontanée elle-même : dans l’année qui suit cette lecture, Kerouac introduit son fameux rouleau dans sa machine à écrire…

D’autre part, Kerouac découvre en Cassady un véritable écrivain. « Neal a un DEVOIR envers l’Humanité, et c’est d’ÉCRIRE », rappellera-t-il des années plus tard (et non sans grandiloquence) dans une lettre à Carolyn Cassady. Mais revenons à 1950. Howl de Ginsberg n’a pas encore paru. Junky de Burroughs n’a pas encore paru. Bien loin de la manière qui va le rendre célèbre, The Town and The City, le roman d’apprentissage de Kerouac, sort cette année-là. Les oeuvres de ces trois écrivains, qui, au mitan du vingtième siècle, s’apprêtent à marquer durablement la littérature étasunienne, en sont encore à leurs balbutiements. Celle de Neal Cassady aussi. Mais, à la différence des trois autres, la sienne, dès le départ, semble condamnée à ne jamais dépasser le stade des velléités. Une question de karma.

Être personnage

Il ne fait aucun doute, à la lecture du second tome de sa correspondance parue chez Finitude ce printemps, que le Dean Moriarty de Sur la route, à un moment donné, s’est cru appelé par la carrière des lettres. Les encouragements de ses amis ne devaient pas nuire. Ginsberg, fasciné lui aussi (pour ne pas dire désespérément amoureux…), se démène auprès des éditeurs pour faire publier la longue lettre en question. Mais l’énergie vitale générée par cette dynamo humaine que fut Neal Cassady tendait tout naturellement vers la dispersion. Chez lui, pas de Mémère pour couver les nuits blanches d’écriture à la benzédrine, juste un foyer instable miné par l’infidélité chronique et les séjours en prison. « Bordel de merde, comment peux-tu, bon Dieu, écrire des milliers de mots en deux temps trois mouvements, demande-t-il dans une lettre à Kerouac datée de 1951, et être cruel avec ton pote au point de lui demander : “Tu veux lire ?” Tu ne piges donc pas quel putain d’horrible frustré je suis ? […] Je te joins un truc que j’ai torché en une paire d’heures seulement. […] Sa médiocrité ne me gêne pas vu que j’ai écrit ça en vitesse d’un seul trait. »

Et Cassady aura aussi été, au moins par intermittence, et à la différence notable de son « frère de sang » de la côte Est, un père, sinon complètement responsable, du moins relativement sensible à son rôle de pourvoyeur. Sinon, il n’eût pas conservé, pendant une bonne partie de sa vie, ce boulot ferroviaire aux allures d’ironie karmique (Neal croyait en la réincarnation) dans une existence vécue le pied au plancher : serre-frein.

Par les deux bouts

Il aura manqué à cet Apollon du pays cow-boy et improbable lecteur de Proust, pour faire oeuvre, un remède à l’incessante bougeotte, quelque chose comme un équivalent western de l’asthme proustien ou de la syphilis flaubertienne. Éclaboussé par le succès de Sur la route, célébré dans une flopée d’autres ouvrages (Howl, Go, Acid Test…), Cassady devra se contenter du rôle moins modeste de héros de roman et de mythe vivant.

Mythe vivant ? Il ne faut pas chercher ailleurs le chaînon manquant entre les générations beat et psychédélique. Au tournant des années 60, Ken Kesey, dont les sauteries au LSD commençaient à faire du bruit, était un fan de Sur la route. Quand se présente une occasion d’en rencontrer le héros, il le recrute dans sa propre bande, lui confie le volant d’un autobus rempli de doux dingues et les voici repartis sur la même bonne vieille route pour écrire le nouveau chapitre de l’histoire de la culture américaine. En sa compagnie, Cassady, que quelqu’un décrira comme la plus crédible incarnation du mouvement perpétuel, va passer sans effort de la bagnole lancée à fond de train au vieux bus peinturluré, des speeds gobés comme des bonbons au jus d’orange baptisé à l’acide, et d’une femme à l’autre, toujours. Une telle existence à toute allure finit par laisser des marques. Mais des regrets ?

Janvier 1967. Cassady est à Puerto Vallarta avec son amante du moment et trois Merry Pranksters, ainsi que se désignent eux-mêmes les joyeux cas psychiques de l’entourage de Kesey. Voyant passer un homme ivre, Cassady s’assombrit et dit à sa compagne : « Tu vois, je suis sûr que ce type était un artiste. Il a eu six gosses et il n’a rien pu créer. Et maintenant, sa vie, c’est picoler… »

Et celle de Cassady, c’est de continuer de se défoncer de toutes les manières possibles. Il devient incohérent, parano… À 42 ans, après s’être lancé dans une trotte de 25 kilomètres à pied le long d’une voie ferrée pour aller récupérer, près de San-Miguel-de-Allende, un bagage qui contient des lettres de Kerouac et de Ginsberg, la dynamo humaine se retrouve, allez savoir comment, dans un mariage mexicain à mélanger allègrement les amphétamines et les shots de mezcal. L’ancien serre-frein, l’Inarrêtable en personne, est découvert le lendemain, écroulé entre les rails à 400 mètres de là.

Et moi, je lis ses lettres et celles de Ginsberg et de Kerouac dans un tout-compris près de Puerto Vallarta, eh oui, et je songe au Puerto Vallarta de 1968, cette année de tous les dangers, je songe aussi que ma compagnie d’assurances m’espionne avec ma permission et me consent des rabais quand je freine en douceur aux intersections et en repars tout aussi doucement. Je sais que, de retour au Québec, je vais recommencer à pester contre les jeunots pleins de testostérone qui roulent trop vite au goût des pères de famille, qui font crier leurs pneus et leurs moteurs modifiés au coin de la rue, et je me demanderai : comment peut-on être Neal Cassady ?

Dingue de la vie & de toi & de tout lettres. 1951-1968

Neal Cassady, traduit de l’anglais et présenté par Fanny Wallendorf, Finitude, Bordeaux, 2015, 253 pages. Aussi: «Correspondance 1944-1969», Jack Kerouac, Allen Ginsberg, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Gallimard, Paris, 2015, 407 pages.