Les rats

Les jours de grand vent, les flammes gagnaient la cime des quelques arbres noircis des alentours pour en lécher ce qui pouvait encore brûler. Les pompiers intervenaient pour ramener le feu au sol, tandis que se poursuivait le défilé de ceux venus là pour y jeter leurs ordures comme à l’habitude.

Au travers des amoncellements de déchets de toutes sortes attaqués mollement par les flammes, les rats grouillaient, couraient, se bousculaient en poussant leurs petits cris aigus. La poussière, les immondices, la fumée âcre et l’affluence n’empêchaient pas un curieux concours de s’y dérouler.

Armé de carabines de calibre.22, on se donnait rendez-vous sur cette montagne d’ordures, non loin de la route, près de la rivière, avec l’objectif d’y tuer le plus de rats possible. Les rats morts étaient récupérés un à un, pratique à la vue de laquelle mon père grimaçait de dégoût, lui qui était pourtant habitué à manipuler des animaux de laboratoire.

Quand l’ennui d’une vie de village atteignait de trop hauts sommets, il suffisait de descendre à la « dump » jouer avec la mort. Les rongeurs abattus au dépotoir, corps crispés, étaient alignés côte à côte sur le sable pour être comptés et comparés. Quelques photos prises, quelques gorgées de bière aussi, et on se promettait une autre journée formidable pour bientôt. Combien de fois ai-je vu cette scène ?

Dans la capitale de mon enfance, jusqu’en 1981, ce spectacle était quasi quotidien. Mais dès l’année suivante, deux panneaux émaillés interdisaient désormais de jeter quoi que ce soit. À moins de creuser la terre aujourd’hui, on n’y voit plus rien, sauf des sapins chétifs. La rivière continue de couler. Les rats sont partis ailleurs. L’oubli a fait le reste.

Ce dépotoir a été remplacé par un L.E.S., un « Lieu d’enfouissement sanitaire », plus tard rebaptisé « Centre de valorisation des matières résiduelles », lequel se trouve placé au coeur d’un « Parc éco-industriel ».

Pareils mots nouveaux, lissés par une volonté de montrer ce qu’on voudrait qui soit vu, permettent d’enfouir certaines réalités. Utilisez « périodique » plutôt que « menstruel », « rationalisation » à la place de « congédiement », « frappe » au lieu « bombardements », et soudain la beauté de « centre de valorisation des matières résiduelles » vous apparaît plus grande que ce simple mot : « dépotoir ». Tout aujourd’hui tient à l’art du maquillage, des mots comme du reste.

À Montréal, un fonctionnaire rappelait la semaine dernière qu’au seul « complexe environnemental Saint-Michel », l’ancienne carrière Miron, entre 50 à 70 mètres de hauteur de déchets se sont accumulés depuis 1968. L’équivalent d’un immeuble de vingt et un étages, sur une superficie de plusieurs hectares.

Au fil des ans, ce sont 39 millions de tonnes de déchets qui se sont accumulés à cet endroit. Une idée de ce que cela représente ? Il suffit d’imaginer 100 000 Boeing 747 et leurs passagers, écrasés les uns sur les autres…

Voyons néanmoins les beaux côtés des choses. Les vidanges rapportent gros. Ce n’est pas pour rien que de grandes fortunes dignes du merveilleux monde du cinéma se sont édifiées sur ces puanteurs. À Montréal, une nouvelle entente signée avec la compagnie Biomont « sur la valorisation du biogaz » produit par les déchets devrait rapporter 15,8 millions de dollars à Montréal, sur un quart de siècle. Le méthane des ordures permettra de continuer de chauffer notamment un espace consacré à la pratique du cirque. Les déchets peuvent donc nous aider à nous divertir. Ils peuvent aussi nous encourager à créer, à l’exemple du photographe chinois Yao Lu qui recrée les plus beaux paysages de son pays en les modelant numériquement à l’aide de déchets.

D’autres côtés heureux pour de pareils désastres ? Au terme de beaucoup d’efforts, on pourra les transformer en de très jolis parcs, comme on s’emploie à le faire au site Saint-Michel. Selon cette logique parfaitement écologique, il y aura donc un jour, grâce aux dépotoirs, de beaux et très vastes parcs un peu partout.

Ses déchets, Montréal les décharge désormais loin de l’île. Ils sont évacués du côté de Sainte-Sophie, Lachenaie, Saint-Thomas ou Saint-Nicéphore. En 2013, plus de 604 000 tonnes de déchets en provenance de Montréal ont ainsi été ensevelies. Pour reprendre l’image de Boeing 747 écrasés, cela équivaut à plus de 1500 géants de l’air entassés chaque année dans des fosses. Une portion de matériaux est cependant détournée de l’enfouissement vers la récupération, ce qui pourrait retarder quelque peu la création d’espaces semblables à celui du « complexe environnemental Saint-Michel ».

En d’autres termes, il est tout à fait possible de faire encore le bien en continuant de faire la queue les bras chargés au supermarché et dans les grands magasins. À condition évidemment, au moins une fois par semaine, de ne pas rechigner à remplir ses bacs à recyclage à ras bord. Pour peu qu’on ait l’esprit conscient, on exigera aussi que la SAQ récupère les deux dizaines de bouteilles de vin venues de l’étranger que nous buvons chacun en moyenne par année. Et le tour sera joué.

Au prix de pareils efforts pour changer radicalement nos vies, nous arriverons sans doute à l’ère du capitalisme durable. Qu’importe le jour où nous serons cernés de déchets : nous vivons comme il faut vivre en notre époque. Et tant pis s’il s’en trouve pour s’étonner de trouver un jour prochain des rats morts jusque sur le palier de leur porte.

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