L’homme de la dernière chance

Personne ne doutait réellement que Pierre Karl Péladeau l’emporterait dès le premier tour. Dans toute l’histoire du Québec, il n’y en a jamais eu un deuxième. Seul Jean-François Lisée a refusé de faire semblant.

M. Péladeau a amassé plus du double des sommes recueillies par ses deux adversaires encore en lice et reçu cinq fois plus d’appuis au sein de la députation. Les anciennes gloires du parti et une kyrielle d’artistes ont chanté ses louanges à l’unisson. Même les syndicalistes à la retraite ont choisi d’oublier les méfaits du « roi du lockout ». Il était l’homme de la dernière chance, celle qu’on regretterait toujours d’avoir peut-être laissé passer.

Sans être le raz-de-marée qu’il aurait sans doute souhaité, un score de 57,6 % n’en témoigne pas moins de ce désir d’une majorité de militants de vivre leur « moment PKP ». Ce résultat est tout à fait dans les normes québécoises : Pierre Marc Johnson, André Boisclair et Philippe Couillard avaient recueilli respectivement 58,7 %, 53,7 % et 58,5 % des voix. Les 75 % obtenus par Robert Bourassa en 1983 constituaient clairement une exception.

Même quand la victoire est décisive, une course peut laisser des séquelles si le vainqueur se croit tout permis. Les vieux libéraux se souviennent encore des pénibles lendemains de l’élection de Claude Ryan en 1978. L’ancien directeur du Devoir avait obtenu le double des voix de Raymond Garneau. Malgré l’humiliation, ce dernier aurait été prêt à servir loyalement, mais M. Ryan lui a fait sentir qu’il n’avait pas besoin de lui.

Comme M. Péladeau, M. Ryan avait été accueilli en sauveur au PLQ, où la perspective d’un référendum avait provoqué une véritable panique, mais son autoritarisme a fini par le perdre. Les 15 mois qui ont suivi la défaite de 1981 ont été un véritable calvaire. Exception faite d’un petit groupe de fidèles, on en est venu à le détester au sein du caucus libéral, où on ne se gênait plus pour réclamer ouvertement son départ.

 

Dans le cas de M. Péladeau, cela ne serait sans doute pas nécessaire. Si le PQ perd la prochaine élection, il ne se fera pas prier pour retourner à ses affaires, même si le sentiment d’avoir manqué son rendez-vous avec l’Histoire continuerait de l’habiter, comme il a dû hanter M. Ryan.

Dans ce qui aura été son meilleur discours de la campagne, M. Péladeau a réitéré vendredi soir son désir d’unité, mais il lui faudra le démontrer concrètement. D’autant plus que le PQ est traversé par des lignes de fracture idéologiques qui n’ont pas d’équivalent au PLQ. Une bonne partie des 42 % recueillis par Alexandre Cloutier et Martine Ouellet étaient aussi des votes de méfiance envers PKP. L’un et l’autre ont clairement indiqué qu’ils étaient là pour rester, mais le risque d’effritement se situe surtout à la base.

À trois semaines de l’ajournement des travaux de l’Assemblée nationale, il n’y a pas de presse à modifier son équipe parlementaire. Stéphane Bédard peut très bien reprendre temporairement son poste de leader parlementaire. La titulaire actuelle, Agnès Maltais, pourrait retourner à la santé, où Diane Lamarre n’est pas suffisamment féroce pour tenir tête à Gaétan Barrette.

À terme, le meilleur candidat au poste de leader est sans doute Bernard Drainville. On sent très bien l’élan du coeur quand M. Péladeau parle d’indépendance, mais le député de Marie-Victorin sait mieux trouver les mots. Son retrait de la course a été mortifiant. Le nommer leader serait un geste particulièrement rassembleur.

Voir l’ancien grand patron de Québecor s’adjoindre l’ancienne vedette de Radio-Canada démontrerait aussi qu’il est moins incapable qu’on le dit d’oublier ses rancoeurs. Il serait d’ailleurs savoureux d’entendre ce journaliste émérite, qui prétendait rétablir la confiance dans les institutions démocratiques, plaider que le contrôle d’un empire médiatique n’est pas incompatible avec l’engagement politique de son nouveau chef.

Dans l’immédiat, M. Péladeau doit surtout décider du ton qu’il adoptera dans son rôle de chef de l’opposition. Personne ne doute de son caractère. La question est de savoir s’il peut aussi avoir l’élévation que la population attend d’un chef de gouvernement. On peut reprocher bien des choses à M. Couillard, mais il a au moins les manières d’un premier ministre.

Le flegme serait la meilleure parade aux attaques des libéraux. On saura très vite à quoi s’en tenir.

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