Voyage - Émotions

Nous roulions ce matin-là en compagnie d'Émile Nelligan. Entre Saint-Eugène, Saint-Aubert et Sainte-Louise, sur les terrasses de L'Islet, l'hiver était un «jardin de givre». Par un clair et froid soleil, arbres et arbustes ployaient sous leurs cristaux glacés qui craquaient dans l'air que balayait doucement le vent. Nous n'avions pas assez d'yeux pour saisir toute cette beauté faite de force et de fragilité. Ce matin-là, nous avons voyagé sur le fil de l'émotion.

En quittant l'Auberge des Glacis, encore assoupie au bord du ruisseau de la Tortue, nous avions décidé de délaisser l'autoroute et de prendre des chemins détournés pour nous rendre en Gaspésie. Ce serait plus long, mais nous avions tout notre temps. Et pourquoi, après tout, toujours compter les heures qui passent?

Nous allions à Sainte-Anne-des-Monts et plus loin encore, jusqu'au gîte du Mont-Albert dans le Parc de la Gaspésie. J'espérais depuis longtemps passer des jours d'hiver ainsi sur les hauteurs, au coeur de la péninsule. Fallait-il n'y voir qu'une coïncidence? Comme un avant-goût, quelques jours plus tôt, une photo des Chic-Chocs noyées de neige nous avait salués à la sortie d'un magasin de sport.

Une grande partie de la journée, nous avons donc suivi le Saint-Laurent où des lambeaux d'une glace blanche et mauve nageaient sur des eaux bleues, presque métalliques, qui s'évanouissaient parfois dans des poches vaporeuses. Sans nous presser, nous traversions des villages tranquilles, habités de maisons centenaires. Dans les champs, dans les bois, la neige avait fait son nid.

Cette émotion, que nous aurions pu vivre chez nous, à deux pas de notre porte, a pris, par la grâce du voyage, une toute autre dimension.

Nous roulions doucement, ici en silence, là en échangeant des propos enthousiastes. C'est en mangeant un bon repas qu'on se souvient des meilleurs. C'est en faisant un beau voyage que reviennent d'inaltérables souvenirs.

Nous roulions sous un soleil d'hiver tout près d'un fleuve qui, en toutes saisons, ressemble à la mer. Et je me souvenais d'autres émotions que je garde dans un écrin secret. Elles ressortaient pêle-mêle, sans ordre apparent: une croisière aux Grenadines et la musique du film 1492 sur Christophe Colomb qui jouait dans l'aube rose et pourpre, ma première nuit sous la tente dans les Laurentides et mon premier demi pris à la terrasse d'un café de Paris, le cahin-caha du train qui relie Hanoi et le Vietnam du sud.

Sur ma peau repassaient les frissons de ces après-midi à découvrir les calanques de la côte corse, d'une semaine à glisser sur le Nil, au creux d'un ruban vert gardé de part et d'autre par l'immensité du désert, parmi des ruines millénaires et la mythologie d'une civilisation qui nous a laissé beaucoup plus que des pyramides.

Je me souviens d'enfants africains aux mains tendues devant des regards frondeurs, la majesté éblouissante des îles de la Madeleine qui surgissent lentement le matin à l'horizon, tout l'exotisme de Rio de Janeiro sous les bras ouverts du Corcovado, ma rencontre avec Charlie, merandier de son métier et devenu ami très cher, dans un restaurant de Sancerre, de descentes dans la neige folle à Tignes, de la lumière évanescente des fins de journée en Ombrie, de chants du huard et de lignes à pêche sur des lacs perdus, de la majesté à couper le souffle de la Basse-Côte-Nord, injustement surnommée Terre de Caïn par les premiers explorateurs européens.

Des émotions inépuisables, jaillissant d'un coffre magique qui vaut bien toutes les cavernes d'Ali Baba.

Et cette fois-là, au lendemain de la chute du mur de Berlin... Les installations de Check Point Charlie, pendant des décennies si sévèrement gardées, n'avaient pas encore été démantelées. On les traversait maintenant comme du gruyère. Délaissées des gardes armés, elles semblaient infirmes, tout comme les miradors où étaient accrochés, éteints à jamais, d'énormes réflecteurs, terreurs de toutes les nuits. Étrange et intense émotion que celle ressentie cette nuit-là, quand nous avons marché sur la place de Brandebourg, dans le noir, sans entendre le bruit de bottes sur les pavés mais seulement l'écho de nos chaussures...

«Rêver un impossible rêve». Nous sommes des nomades à la fois désespérés et utopistes, répétait Brel. Est-ce vraiment plus beau, est-ce vraiment meilleur ailleurs? Qu'y a-t-il over the rainbow? Y a-t-il des contrées féeriques comme celle du magicien d'Oz? La féerie elle-même serait-elle l'émotion?

Nous habitons un jardin, la Terre, que nous connaissons très mal et dont nous sommes trop souvent les mauvais jardiniers.

Nous vivons dans un monde d'ordinateurs, d'actions et de stratégies programmées, où peu de place est laissée à l'émotion. Car, n'est-ce pas, il est difficile de contrôler les émotions.

Le 11 septembre 2001, je revoyais sans cesse sur les écrans de télévision les avions qui s'abîmaient sur les tours géantes et les tours géantes qui s'écrasaient dans un fracas de poussière. J'étais à Brasilia, capitale brésilienne née des rêves utopiques de Kubitschek et Nemayer; j'assistais, sidéré et impuissant, à la destruction de symboles d'une autre ville, New York, utopique par sa démesure.

Ce jour-là, au delà de l'horreur, j'ai ressenti, très puissante, la volonté de ne jamais plier devant tous les désaxés de ce monde qui voudraient m'enfermer dans la peur et m'empêcher de vivre les émotions que me procure l'exploration de l'ailleurs.