Progrès et confusion

Les gouvernements et leurs experts ont beau faire comme s’ils savaient mieux aujourd’hui où ils vont dans leur gestion de l’économie, ils restent confrontés à une grande part d’incertitude non seulement sur ce qu’il faudrait faire, mais sur la nature même de la réalité.

Olivier Blanchard a annoncé jeudi son départ prochain du poste d’économiste en chef du Fonds monétaire international qu’il occupait depuis septembre 2008. Arrivé à ce que plusieurs considèrent comme l’un des postes les plus influents de la profession seulement deux semaines avant la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers, le Français était aux premières loges de la plus grande crise financière mondiale de l’histoire qui allait suivre.

Il a commencé son mandat en affirmant que ce fiasco n’aurait pas trop d’impacts négatifs sur l’économie mondiale et n’a pas eu tellement plus de succès que les autres par la suite dans ses prévisions économiques. Esprit brillant ne craignant pas, à l’occasion, de remettre en cause l’orthodoxie économique, il s’est surtout fait remarquer par la rigueur de ses analyses de la situation, sa campagne pour l’adoption par les gouvernements de politiques de relance économique vigoureuses, mais aussi pour sa capacité à reconnaître publiquement les erreurs du FMI, en sous-estimant notamment l’effet dévastateur des politiques d’austérité imposées à la Grèce.

Olivier Blanchard a aussi participé activement aux débats sur les leçons que les pouvoirs publics devaient tirer du terrible gâchis de la Grande Récession. Dans ce but, il a entre autres organisé de grandes conférences sur l’avenir de ce que l’on appelle la politique macroéconomique, auxquelles étaient invités tous les deux ans tous les plus grands acteurs et penseurs du domaine.

L’événement en était à sa troisième édition le mois dernier. Il visait à faire le point sur la direction que devraient prendre les politiques monétaires des banques centrales, sur la façon de prévenir l’éclatement d’une autre crise financière, sur la détection et la neutralisation des menaces à venir, sur la façon pour les gouvernements de lutter contre la prochaine récession. Symptôme de l’état d’esprit des experts plus de six ans après la crise, on lui avait donné pour thème : « Progrès ou confusion ».

Qu’est-ce qui devrait être normal ?

Un problème majeur s’est posé avant même que l’on puisse commencer à aborder l’une ou l’autre de ces questions. À quel genre de croissance économique peut-on aspirer si les pouvoirs publics apprennent à mieux gérer la situation ? Un retour aux belles années de croissance stable et respectable, qui plus est, sans inflation, du temps pas si lointain de ce qu’on appelait la Grande Modération, est-il encore possible ? Ceux qui disent que l’absence de grande révolution technologique, le vieillissement de la population de même que l’endettement des ménages et des gouvernements nous condamnent, au contraire, à une période de stagnation prolongée ont-ils raison ? Il faudrait savoir, parce que l’objectif et le mode d’action des pouvoirs publics ne seront pas les mêmes.

Après la crise, tout le monde a convenu qu’il fallait resserrer la réglementation des banques afin qu’elles ne nous refassent pas le même coup encore une fois. On sait bien cependant que cela les encouragera à transférer une partie de leurs activités à risque vers des secteurs moins surveillés, tels que la finance parallèle (shadow banking). Ne vaudrait-il pas mieux alors essayer de réglementer des types d’activités financières plutôt que les acteurs qui les pratiquent ? ont demandé des participants réalisant très bien l’ampleur de la tâche dans un monde aussi complexe et changeant que celui de la finance.

On a noté au passage que la science de détection des risques systémiques s’est développée, mais qu’elle reste bien imparfaite et qu’on navigue encore largement à vue.

Les banques centrales ont été au centre des efforts de stabilisation des marchés financiers et de stimulation de l’économie ces dernières années. Elles préféraient sans doute retourner à leur ancienne routine, où elles exerçaient en toute indépendance un mandat simple et clair, où leur seule préoccupation était l’inflation et leur seul outil d’intervention, les taux d’intérêt. Au lieu de cela, elles sont de plus en plus chargées de la surveillance des risques systémiques et ont dû s’aventurer dans des politiques d’injection massive de liquidités aux conséquences encore mal comprises, mais pas seulement positives, notamment pour les retraites.

Plus qu’une histoire de déficit

On voudrait que les gouvernements ne fassent pas une telle fixation uniquement sur leur retour à l’équilibre budgétaire et se montrent à la fois plus attentifs et plus actifs en ce qui concerne les grandes menaces à la stabilité économique. On se demande s’il n’y aurait pas lieu d’adopter des mesures fiscales et budgétaires différentes selon les causes et la nature des prochaines crises à combattre.

On aurait pu aussi soulever la question de tous ces autres enjeux économiques qui réclament une coopération entre les pays, comme l’environnement. « Nous ne sommes pas parvenus à aborder toutes les questions qu’on se posait en début de conférence et rares sont celles qui ont été réglées,a constaté Olivier Blanchard dans un blogue quelques jours plus tard. Pour retourner au titre de la conférence, “Progrès ou confusion”,nous sommes forcés de répondre : les deux. Les progrès sont indéniables, mais la confusion est inévitable compte tenu de la complexité des enjeux en cause. »

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