Marée noire

Patrice Lessard
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Patrice Lessard

Alors que la célèbre collection « Série noire » de Gallimard, fondée en 1945 par Marcel Duhamel, souffle cette année ses 70 bougies, les signes de la domination d’un genre apparu à la fin du XIXe siècle s’accumulent de plus en plus. Le polar — mot fourre-tout pour désigner roman noir, roman policier, thriller ou enquête criminelle — est tranquillement en train de devenir hégémonique dans le paysage littéraire.

En 2014, en France seulement, 16 millions de polars auraient été vendus… Une véritable avalanche. Ce « tout-au-polar » — comme le tout-à-l’égout… — est un peu le grand déversoir contemporain de toutes nos frayeurs.

Au point où chacun semble rêver aujourd’hui de pondre son polar. De nouveaux éditeurs apparaissent, des collections sont créées. De parfaits néophytes crient au chef-d’oeuvre et orchestrent des lancements « historiques ». Certains écrivains parmi les plus « littéraires » se grisent aussi en plein jour de ce fantasme sombre et se laissent parfois aller à leurs penchants. N’est toutefois pas Simenon, Henning Mankell, Jean-Patrick Manchette, Stieg Larsson (auteur de la trilogie Millenium) ou James Ellroy qui veut.

La plupart devront se contenter d’être de sous-Dan Brown — l’auteur du Da Vinci Code, un livre qui est au polar ce que Cinquante nuances de Grey est à la littérature érotique. Ce qui s’appelle voler bas, très bas.

Nouveaux joueurs, vieux réflexes

Patrice Lessard s’y met lui aussi, alors que son éditeur, Héliotrope, inaugure pour l’occasion « Héliotrope noir », une nouvelle collection consacrée exclusivement au genre (lire également la critique ci-dessous). Auteur d’une fascinante trilogie lisboète (Le sermon aux poissons, Nina et L’enterrement de la sardine, Héliotrope, 2011 à 2014), Lessard se renouvelle sans se réinventer. Si ses livres précédents flirtaient déjà dangereusement avec le genre, l’écrivain n’hésite pas, dans Excellence Poulet, à tordre un peu le cou à ses codes et à ses stéréotypes.

Récemment rentré de Lisbonne, au Portugal, où il a passé près de vingt ans, Gil Papillon « n’avait jamais aimé le Québec, ne s’était jamais senti ici chez lui après avoir vu comment on vivait ailleurs, et avait décidé d’y rester, ailleurs ». Vaguement détective privé lorsqu’il était à Lisbonne, habitué à jouer dans les marges, l’homme prête son regard d’étranger au récit et se trouve rapidement un emploi dans une boutique de prêt sur gages de Rosemont–La Petite-Patrie. Un front, aux yeux de Gil, atteint de saudade, la mélancolie à la portugaise, « un lieu où s’accumulent les débris de nombreuses histoires intéressantes ».

La mort violente du propriétaire de la garderie des Frimousses au chocolat — son cadavre a été retrouvé dans un conteneur à déchets —, installée à côté d’une rôtisserie et d’un salon de massage érotique, angle Saint-Zotique et Marquette, réveille les vieux réflexes de chien pisteur de Gil, qui se propose pour mener son enquête parallèle.

Une galerie de personnages colorés — mais choisis dans les tons les plus sombres du spectre —, qui s’expriment le plus souvent dans une langue locale assez crue merci, vient donner de la densité à Excellence Poulet. Tels Minou, Zoreille et Gros Bill, le propriétaire de la rôtisserie Excellence Poulet. Gil lui-même (dont la personnalité demeure peut-être un peu trop floue) contribue à l’étonnante richesse de ce livre inattendu.

Du poulet au polar

Impossible d’y échapper. Romans, films, séries télévisées : tout nous ramène au polar. Au point, peut-être, de donner l’impression à des millions de spectateurs frileux que le crime, en dépit du bon sens et de toutes les statistiques, est aujourd’hui partout et qu’il pourrait d’un moment à l’autre frapper à leur porte. Et de là à parler de paranoïa collective, il n’y a qu’un pas qu’il est particulièrement facile de franchir.

De quoi fournir des alibis aux régimes de plus en plus populistes, liberticides et répressifs qui nous gouvernent aujourd’hui.

Devenu un immense canal de divertissement et de conformisme, il reste que, pour certains auteurs, le polar demeure un formidable véhicule de critique sociale. Le reflet un peu flou du désenchantement du monde. Le révélateur des dérèglements et des angoisses de notre époque — qui les prend aussi en charge d’une certaine façon en validant les inquiétudes et en anesthésiant les lecteurs sous couvert de divertissement.

C’est une partie de la thèse, pas forcément originale mais stimulante, qui sous-tend l’essai de Luc Boltanski paru en 2012 : Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes (Gallimard).

C’est en tout cas ce que semble faire, partiellement du moins, Patrice Lessard dans son Excellence Poulet, que l’on ne connaissait pas vraiment sous cet angle. Mais il s’y adonne à sa façon, sans jouer jusqu’au bout le jeu du roman noir. Tout en convoquant notre histoire sociale et politique récente en guise de décor : le scandale des permis de garderie accordés par les libéraux, la violence policière, les politiques d’austérité, un certain désenchantement collectif.

Un narrateur ludique et indéterminé, qui est peut-être le même que celui de la trilogie lisboète, nous raconte tout ça avec un soupçon de cynisme : « Une chance que tout le monde s’en sacre, pensa le sergent-détective Paquet, sinon il y aurait une révolution. En même temps, se dit-il encore, au Québec, une révolution, c’est clair que ça se peut pas. Les crottés sont tranquilles. »

Et sans être un grand roman noir, le livre ne fait pas tache dans l’oeuvre de Patrice Lessard.

Bon, ce ne sont pas les paroles exactes du constable Marc-André Beauclair, je l’admets, c’est tout de même, en substance, ce qu’il expliqua à Phil et à Gil, je m’en porte garant. Je me suis probablement laissé aller à affiner, polir sa pensée, Beauclair ne s’exprimait pas aussi clairement, n’avait pas lu Dostoïevski ni même Léo Malet, en fait, puisqu’il faut tout dire, il n’avait pas lu grand-chose et avait eu beaucoup de mal à passer à travers ses cours de français au cégep, il avait même fait le dernier par correspondance, et il avait triché, alors hein, on ne m’en voudra pas trop, j’imagine.

Excellence Poulet

Patrice Lessard, Héliotrope noir, Montréal, 2015, 242 pages

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 mai 2015 20 h 55

    Je n'aime pas trop

    votre comparaison :"...Ce tout-au-polar comme... le tout-à-l'égout. ..."
    comparaison très boiteuse à mon avis.
    Je suis amatrice de polars (Fred Vargas entre autres)et je trouve que vous poussez un peu...pas mal!