L’enfer, c’est nous autres

Qu’on soit ficelés vivants ou cloués au pilori, la potence 2.0 peut parfois nous faire sentir comme un adepte du kinbaku, l’art du ligotage japonais. Ici, Isabelle Hanikamu déployait ses talents tirés du répertoire« bondage », la semaine dernière, sur le plateau de Pénélope McQuade, à ICI Radio-Canada.
Photo: Émission Pénélope McQuade © Radio-Canada / Julie Mainville Qu’on soit ficelés vivants ou cloués au pilori, la potence 2.0 peut parfois nous faire sentir comme un adepte du kinbaku, l’art du ligotage japonais. Ici, Isabelle Hanikamu déployait ses talents tirés du répertoire« bondage », la semaine dernière, sur le plateau de Pénélope McQuade, à ICI Radio-Canada.

Il y a bien la rage au volant avec scie à chaîne ou « crowbar » ! Appelons ça la rage du clavier doublée d’une rage de dents. C’est la vindicte populaire anonyme, la lapidation facile, une façon de déverser son trop-plein et d’accuser à tort et à travers la tête d’asperge qui dépasse du champ d’oseille.

Les médias et les réseaux sociaux permettent cela, on le sait, mais la honte et l’humiliation qui en découlent, l’isolement, les menaces de viol, de mort, les pertes d’emploi, d’amitiés, de vie… ça, on ne sait pas toujours. Sans compter les répliques, comme après un tremblement de terre, inévitables pour l’entourage. Joël Legendre, ça vous rappelle quelque chose ?

Le lynchage collectif (dont mon collègue Stéphane Baillargeon nous entretenait mercredi), la potence portative et virtuelle, la mise au ban — comme dans banlieue —, clouer quelqu’un au pilori peut s’avérer encore plus efficace que les moyens légaux, généralement plus lents, plus coûteux et moins spectaculaires. Et que je te juge sans connaître les dessous, les tenants et les aboutissants, que je te condamne sur parole et même sur ouï-dire et sans témoins.

Il faut avoir subi les foudres des militrolls (ces militants qui se servent des médias sociaux pour foutre le bordel et attaquer tout ce qui ne pense pas comme eux) ou avoir vu un de ses tweets maladroits exploser en feu d’artifice pour comprendre à quel point l’engin de guerre est puissant, l’intimidation réelle et les retombées négatives quantifiables. Intérieurement, on peut se sentir comme cette fille, la semaine dernière, chez Pénélope McQuade, subissant de son plein gré une séance de kinbaku, du ligotage japonais qui compte des adeptes.

Être humilié (ou ligoté symboliquement) publiquement, avec ou sans raison, et surtout contre son bon vouloir, c’est le sujet qu’a retenu le journaliste Jon Ronson pour son dernier best-seller, So You’ve Been Publicly Shamed (deuxième sur la liste du New York Times ce mois-ci), du journalisme d’enquête livré sous forme de récits et de rencontres. « Avec les médias sociaux, nous sommes des bambins qui rampent devant un pistolet chargé », écrivait Ronson cette semaine sur son compte Twitter.

Dans la mêlée, il nous présente un journaliste qui inventait ses citations et fut démasqué, une relationniste au tweet raciste qui perd son job et sa réputation, un juge qui impose des sentences d’humiliation, un king de Formule 1 qui se fait pincer dans des orgies sadomaso et s’en sort parce qu’il se moque de l’humiliation, une productrice de films pornos qui pratique l’humiliation et en vit. La faune humaine est variée et les produits dérivés ne manquent pas de sel.

La potence 2.0

 

Ce que le journaliste anglais a réussi avec ce livre fascinant, c’est à nous tendre le miroir de notre propre conformisme et de notre désir d’étiqueter et d’exclure. Et l’auteur nous rappelle que les punitions publiques (flagellations, pilori durant quatre heures) ont disparu au XIXe siècle aux États-Unis parce qu’elles étaient jugées trop brutales. On peut d’ailleurs se questionner sur le plaisir sadique que retirent les meutes d’hyènes devant la brebis galeuse. Jon Ronson a même épluché quelques essais obscurs sur l’aliénation groupée pour expliquer ce phénomène où l’on perd sa capacité de nuancer ou d’être intelligent dès qu’on est plus que trois personnes dans une pièce.

On a beau s’avérer anticonformiste, rebelle ou affranchi du regard que portent nos amis de la polyvalente sur nous, reste que l’Autre est devenu omniprésent dans nos vies, surveillées par Big Brother au demeurant et l’opinion publique pour le reste. Ceux qui ont refermé (ou jamais ouvert) la porte aux réseaux sociaux pressentaient le carnage ou ont eu la sagesse de se tenir loin du peloton en se répétant cette phrase du poète Florian : pour vivre heureux, vivons cachés.

Interviewant un ex-juge de l’État de Washington sur ses sentences humiliantes — il a exigé d’un jeune homme, accusé de conduite en état d’ébriété et ayant tué deux personnes, de porter une pancarte une fois par mois durant dix ans devant une école secondaire et des bars où il s’accusait de son crime —, Ronson nous explique que ces techniques dignes d’un « boot camp », et utilisées sous Mao ou Hitler, ont aussi un effet dissuasif sur ceux qui assistent à la séance d’humiliation.

Mais le juge Poe, même s’il estime que le traitement est efficace (seulement 15 % des humiliés retournent en prison contre 66 % normalement), trouve l’humiliation des réseaux sociaux bien plus cruelle. Pourquoi ? Parce qu’elle est anonyme, qu’il n’y a pas de règles et que vous n’avez pas de droits lorsque vous êtes accusés. Et que les conséquences sont mondiales.

Répression populaire

 

L’ironie passe déjà mal la rampe dans la vie en général ; imaginez dans les vases communicants des réseaux sociaux. Justine Sacco, cette jeune relationniste new-yorkaise tristement célèbre pour son tweet « Going to Africa. Hope I don’t get AIDS. Just kidding. I’m white ! », en sait quelque chose. Ce qu’elle estimait être du second degré l’a laissée sans emploi, sans voix, démolie. Elle se confesse à Ronson dans son livre. Celle qui était suivie sur Twitter par 170 personnes fin 2013 s’est retrouvée googlée 1 220 000 fois en quelques jours.

Après l’avoir rencontrée, Ronson conclut que les médias sociaux alimentent un état permanent et artificiel de drame extrême (high drama). Pour avoir écrit une blague stupide sur Twitter, une jeune femme de 30 ans doit quitter l’Afrique du Sud en hâte (on ne pouvait garantir sa sécurité), aller faire ses boîtes au bureau à New York et se retrouver seule devant le néant, à jamais étiquetée « raciste ». Il y en a qui se suicideraient à moins. Mais ne serait-ce pas une fin dramatique comme on les aime ? La fosse aux lions et un spectacle gratuit. Rien à envier à Kim Jong-un, finalement.

On ne ressort pas indemne de la lecture de So You’ve Been Publicly Shamed. On perçoit à quel point le plaisir sexuel rattaché à l’humiliation explique en partie son succès, tant dans un roman comme Fifty Shades of Grey que dans la « vraie vie ». Il y a des preneurs. Mais le consentement mutuel n’est pas au rendez-vous.

Et on referme ce livre terriblement humain en se disant que notre compte Twitter sera plus fade à l’avenir (météo, photo de minou) et qu’on comptera ses amis sur les doigts d’une seule main.

Maman ? Tu es toujours là ?

La montée de l’opacité

Opacité : « (Figuré) Caractère de ce qui ne peut être pénétré par l’intelligence. » (Antidote)

Dans la même semaine, on apprend que l’omerta règne dans le milieu de la santé (confirmé par des employés démissionnaires ou démissionnés sur ma page Facebook), que nous sommes à l’aube d’un État policier (série de trois articles dans votre journal préféré sur la répression policière) et que le collègue journaliste Alexandre Shields était expulsé d’une rencontre publique avec le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles et ministre responsable du Plan Nord, Pierre Arcand. La rencontre visait à « entendre les points de vue de l’ensemble des citoyens et des organismes ».

J’écoutais du Paul Piché au gym cette semaine (je dois bien être la seule à me faire suer sur une guitare) en me disant « tombe tombe ce pays-là ». Pauvre Réjean. « On n’est pas maîtres dans nos maisons, car vous y êtes », chantait Piché en 1977. Rien ne change 40 ans plus tard. Et j’ajouterais que ça s’est aggravé. L’ennemi n’est plus « l’Angla ». L’ennemi, c’est la peur, l’ignorance et l’indifférence.

Mais nous aimons souligner les erreurs des autres

Facebook est l’endroit où tu mens à tes amis, Twitter où tu dis la vérité à des étrangers

J’ai de sérieuses attaques de panique en me demandant si quelqu’un va menacer un membre de ma famille. Ma vie est déjà ruinée. Êtes-vous contents ?

Dévoré l’article de Jon Ronson dans le New York Times «How one stupid tweet blew up Justine Sacco’s life?». Pour comprendre à quel point notre vie dépend parfois de moins de 140 caractères. Ronson fait également le point sur ce qui semblait être une démocratisation de la justice au départ (le lynchage) pour devenir une punition sauvage déconnectée de la gravité de la faute.

 

Adoré le documentaire de Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado Le sel de la terre sur le photographe brésilien Sebastiao Salgado. Le pire et le meilleur de l’humain sous sa lentille remplie de compassion et de lumière. « Notre histoire, c’est une histoire de guerre », dit ce photographe qui est allé au- devant de conflits et famines, témoignant de la cruauté de la bête humaine. Encore à l’affiche cette fin de semaine. La dame assise à côté de moi le voyait pour la seconde fois en 24 heures Je ferai de même.

 

Aimé le livre Les meilleures méditations de la planète. 100 techniques pour vaincre le stress, améliorer la santé et l’humeur en quelques minutes par jour (Lejour). J’aime bien ces ouvrages : une page, un conseil. Dans 100 jours, je serai une meilleure personne. À consulter avant de se mettre au clavier. Page 146 : « Mettre un frein aux jugements pour réduire les frictions avec les autres. » #justsayin comme ils disent.



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