Une stratégie francophone?

J’ai lu hier La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation d’Yves Montenay et Damien Soupart. Le géographe Yves Montenay, qui dirige l’Institut culture, économie et géopolitique, fait un très bon tour d’horizon des diverses parties de la francophonie, en particulier la France. Il revisite et met à jour un sujet qu’il avait déjà exploré en 2005 dans La langue française face à la mondialisation.

Sa grande idée est que l’économie, c’est la culture et que la culture, c’est l’économie ; et qu’il est stupide, voire suicidaire, de se concentrer sur l’une en négligeant l’autre. Quand on connaît le parcours d’Yves Montenay, qui fut homme d’affaires avant d’être chercheur, on comprend mieux à quel point il sort du ronron théorique.

Cet ouvrage prend une tout autre dimension avec l’addition d’un pan nouveau de 80 pages, intitulé Pour une stratégie de la francophonie, signé Damien Soupart. Ce jeune stratège, qui n’a que 25 ans, a fait son MBA à l’« École de guerre économique ». Cette institution, fondée en 1997 par un général français, est spécialisée dans le renseignement économique. Sa mission : appliquer hors du militaire deux siècles de réflexions en stratégie militaire, non pour tuer ou déstabiliser l’ennemi, mais pour étendre la notion d’influence.

Stratégie absente

J’ai joint Damien Soupart en Algérie, où il est adjoint au chef de mission de « Business France », nom ridicule d’un organisme de promotion des intérêts « French » à l’étranger. La vision stratégique de Damien Soupart est fascinante. Il considère que la francophonie repose sur de solides piliers : démographique (275 millions de locuteurs), culturel (une grosse activité), social (des milliers d’associations et d’organismes de toutes natures) et même économique (20 % des échanges mondiaux).

Son défaut principal : l’absence de véritable stratégie, notamment à l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). « Elle a de bons programmes culturels parce que son monde vient de la culture. Mais en économique et en humanitaire, elle n’a eu personne qui s’y connaissait, et ça paraît. » Maintenant que l’OIF s’intéresse au fait économique, l’erreur, selon lui, serait de vouloir tout faire. Il faut au contraire choisir un créneau et y consacrer du temps et des ressources sans défaillir plutôt que de s’éparpiller.

Il fait valoir qu’une stratégie, pour être efficace, n’a besoin ni d’impliquer tout le monde ni même d’utiliser des structures existantes. Le premier embryon de stratégie pour la langue anglaise remonte aux années 1930 et n’impliquait que le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande — à l’exclusion d’une ancienne colonie britannique, les États-Unis, qui s’exclut toujours du Commonwealth.

Les pays du noyau dur francophone formulent déjà des projets bilatéraux sans attendre les autres. Selon Damien Soupart, les vingt villes francophones d’un million d’habitants pourraient très bien lancer un grand chantier structurant. Par exemple : la « ville intelligente » du maire Coderre, le transhumanisme, les robots de traduction ou l’intelligence artificielle. « Il suffirait, écrit-il, qu’une filière, qu’un produit émerge pour en faire le symbole concret de cette francophonie économique. »

Du côté de l’OIF

Le hasard a voulu qu’avant même d’attaquer le livre de Montenay-Soupart, j’eusse programmé un entretien avec Louis Hamann, porte-parole et conseiller stratégique de Michaëlle Jean et ancien responsable des affaires publiques de la Délégation générale du Québec à Paris. La nouvelle secrétaire générale de l’OIF a reçu des chefs d’État le mandat d’appuyer sur la Francophonie économique, la jeunesse et les femmes. Elle cherche actuellement à traduire ces voeux pieux en objectifs réalisables sans trop s’éparpiller. En soi, c’est un embryon de stratégie.

Louis Hamann m’a expliqué qu’une des avenues qu’elle envisage serait l’enseignement technique. Car l’Afrique ne manque pas de diplômés en sciences politiques ou de docteurs en sociologie. Ce qui manque, ce sont des techniciens. Pour ce faire, l’OIF aura besoin d’un partenaire. On pense tout de suite à Cégep international, regroupant les 48 institutions collégiales québécoises, qui travaille au Sénégal à créer un réseau de 14 Instituts supérieurs d’enseignement professionnel, qui accueillera 42 000 étudiants.

L’autre piste de Michaëlle Jean tourne autour de l’économie informelle. Des millions d’Africains, des femmes et des jeunes, travaillent sans protection sociale ni capacité d’emprunt dans une activité économique diffuse, mais non canalisée. Sur cette question, la secrétaire générale attend des réponses concrètes lors du Forum mondial de la langue française, à Liège, cet été. « Le printemps arabe l’a montré, dit Louis Hamann. La jeunesse est mobilisée quant aux valeurs démocratiques. Mais c’est l’absence de jobs et d’horizons économiques qui a déstabilisé les régimes en place. »

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