La banalité du malheur

Louis Hamelin a grandi dans une famille qui s’assoyait au salon le dimanche soir pour regarder le capitaine Cousteau et les Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman (notre photo).
Photo: Cinematograph AB Louis Hamelin a grandi dans une famille qui s’assoyait au salon le dimanche soir pour regarder le capitaine Cousteau et les Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman (notre photo).

J’ai grandi dans une famille qui s’assoyait au salon le samedi soir pour visionner
La soirée du hockey en noir et blanc. Entre ma naissance et mon vingtième anniversaire, le Canadien a remporté la Coupe onze fois. Pendant la pause, mes parents sortaient la bouteille de Coke, les verres, le grand bol de chips, les barres de chocolat. J’ai grandi dans une famille qui s’assoyait au salon le dimanche soir pour regarder le capitaine Cousteau et les Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Le résumé d’un des épisodes de cette célèbre série de six téléfilms nous avait fait ricaner de saisissement : ce soir-là, nous annonçait-on, les deux protagonistes allaient tenter de se détruire psychologiquement et physiquement…

Je devais avoir 15 ans, la vie de couple m’était aussi étrangère que la flore du Kirghizistan septentrional. Une chose que je savais : mes parents n’étaient pas en train de se détruire physiquement.

Quand j’ai lu « roman conjugal » sur la couverture de La guerre d’hiver, j’ai pensé à Bergman. La nationalité de l’auteur, Finlandais suédophone, m’encourageait à y voir un clin d’oeil, même si l’épigraphe, lui, renvoie au Strindberg de Mariés ! : « […] ces petits riens ne sont pas sans importance dans la vie, car la vie est faite de petits riens. »

Quant au titre, puisé directement dans l’histoire et la mythologie nationales, il fait référence au fameux conflit de l’hiver 1939-1940, quand une petite armée de biathloniens tout de blanc vêtus parvint à tenir en échec les divisions de Staline. Comme l’a écrit Vaino Linna, auteur d’un livre qu’un personnage de prof du roman de Philip Teir met au programme de sa classe de lycée : « La Guerre d’Hiver est la meilleure des guerres de tous les temps, puisque les deux parties en sont sorties victorieuses. » Toute enflure patriotarde mise à part (trois champions de Formule 1 et l’invention du téléphone portable, ça ne vous suffit donc pas ?), ce qui nous intéresse, ici, est moins la glorieuse résistance d’un courageux petit peuple que sa guerre d’hiver revendiquée en tant que métaphore du mariage.

Erreurs

En abordant le roman de Teir, et toujours sous l’influence, quarante ans plus tard, du méthodique jeu de massacre du couple bergmanien, je m’attendais à me retrouver devant une autre implacable entreprise de démolition affective, un de ces enfers matrimoniaux dont raffole la fiction, où deux êtres qui s’aimaient ou croyaient s’aimer et continuent peut-être de s’aimer vont se dépecer mutuellement en appuyant où ça fait mal et se ramasser en tous petits morceaux, surtout après une première phrase comme celle-ci : « La première erreur de Max et Katrina cet hiver-là — et ils devaient en faire beaucoup d’autres avant leur divorce — fut de congeler le hamster de leur petite-fille. »

Mais non.

On connaissait déjà la banalité du mal. Avec Philip Teir, on découvre la banalité du malheur. « À une époque où la moitié des mariages se finissent en divorce, une histoire d’infidélité est aussi originale qu’un pack de lait. Mais le rêve du grand amour a la vie dure. »

En cette ère où chaque nouvel auteur formaté en atelier d’écriture se sent obligé de créer des personnages « étonnants » — vous n’en avez pas assez, vous, de ces héros de roman qui sont nés sur un bateau d’exploration dans l’Antarctique, qui ont un père dompteur de lamantins, une mère détective privée, une soeur Asperger surdouée et qui sont secrètement amoureux de leur cousin transgenre ? —, les personnages de ce premier roman finissent par nous enchanter grâce à cet improbable ingrédient : leur normalité.

Au-delà des caractères spécifiques et des destinées singulières, c’est la généralité de leur condition qui, à la longue, s’impose. Peut-être que chaque famille malheureuse l’est à sa manière, comme l’affirmait Tolstoï. Mais peut-être aussi que bonheur et malheur sont des mots trop définitifs pour pouvoir être d’une quelconque utilité en 2015. Que l’existence est devenue trop complexe pour accommoder la rassurante simplification qui faisait dire au père d’Anna Karénine que « toutes les familles heureuses se ressemblent ».


Choisir, quelle horreur

Nos sociétés bien nourries demandent au bonheur d’être davantage que l’absence de malheur. En même temps, nous faisons de l’absence de bonheur un malheur, problème que ne se posait pas mon ancêtre paysan levé avec le soleil pour pousser des boeufs sur la terre. La théorie de Max Paul, sociologue d’Helsinki allant sur ses 60 ans, rendu célèbre par une étude sur la vie sexuelle des Finlandais, lie l’insatisfaction contemporaine à « notre exposition permanente à une infinité de choix. Nous nous figurons que, pour être heureux, il nous suffit de faire le bon choix. Et cela imprègne tous les domaines de la vie. […] Sauf que lorsqu’il s’agit des questions vraiment importantes — celles qui concernent notre avenir —, nous n’avons pas vraiment le choix. Les décisions sont prises à des niveaux qui échappent à notre influence. Personne ne nous a demandé si nous voulions augmenter le parc des centrales nucléaires en Finlande, par exemple ».

Intéressante alternative. Pendant que je délibère avec application au moment de choisir entre 92 sortes de vin blanc, un pipeline me passe entre les jambes. L’hédonisme sert de masque à notre impuissance.

Une des filles de Max Paul se trouve d’ailleurs à Londres pendant le mouvement Occupy. Que revendiquaient exactement ces jeunes gens, déjà ? À part, je veux dire, leur dénonciation de « L’ENCULAGE TOTAL DE NOTRE PLANÈTE ». Rien qui ressemble à un programme politique. La politique, c’est faire des choix. Les campeurs de Wall Street, de la City et du square Victoria, devant cette autre « infinité de choix », philosophiques et politiques, que leur offrait l’histoire, se sont retrouvés paralysés, incapables de savoir où donner de la tête.

Max Paul, lui, se ramasse avec un divorce, mais conduit sa fille à l’autel. Comme dans la vraie vie, la vie continue. La doctrine militaire née du déploiement des armements atomiques se nomme « destruction mutuelle assurée » (MAD en anglais). La guerre d’hiver, c’est le contraire.

La guerre d’hiver

Philip Teir, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, Albin Michel, Paris, 2015, 378 pages

1 commentaire
  • Hélène Paulette - Abonnée 11 mai 2015 17 h 27

    C'est tellement ça...

    '' Les campeurs de Wall Street, de la City et du square Victoria, devant cette autre « infinité de choix », philosophiques et politiques, que leur offrait l’histoire, se sont retrouvés paralysés, incapables de savoir où donner de la tête''
    C'est la société Walmart...