Annie et sa smala

La «morning woman» Annie Desrochers entourée de son équipe : Blanche, 6 ans, avec son papa Jocelyn Desjardins, Ulysse, 11 ans, Philémon, 2 ans, Albert, 9 ans, et Éloi, 13 ans. Ça sent la coupe chez les Desjardins !
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La «morning woman» Annie Desrochers entourée de son équipe : Blanche, 6 ans, avec son papa Jocelyn Desjardins, Ulysse, 11 ans, Philémon, 2 ans, Albert, 9 ans, et Éloi, 13 ans. Ça sent la coupe chez les Desjardins !

Dès potron-minet, elle nous tire des vapeurs de sa voix onctueuse. On en reprend comme d’une dose de dulce de leche dans le café. Annie Desrochers, la morning woman de C’est pas trop tôt à la Première Chaîne de Radio-Canada, a repris la barre de l’émission depuis le départ-surprise de Marie-France Bazzo et assure l’intérim jusqu’à l’été.

Elle séduit ses auditeurs par ses remarques judicieuses, son ton rieur, passant des sports aux bouchons de circulation à une entrevue avec le maire Coderre, sans nids-de-poule, sans agressivité ni effort apparent, à une heure délicate, celle où nous ressortons de la ouate du sommeil pour reprendre le collier du jour et affronter le sort du monde.

« Moi, je suis capable de me promener tout nu en l’écoutant chez moi. C’est le prérequis », m’a confié un réalisateur de la grande tour.

Plusieurs regrettent que la direction ne lui ait pas confié le gouvernail de l’émission matinale qui sera animée par le journaliste Alain Gravel dès la fin de l’été. La principale intéressée ne s’en formalise pas. Annie est une fille d’équipe, très consciente du privilège de « servir » le public, pas une tête enflée qui se sert du micro pour propulser sa carrière ou son ego.

La chaleureuse animatrice retournera à la revue de presse et se lèvera à 3h42 plutôt que 3h34, très exactement. Huit petites minutes appréciables pour cette mère de cinq enfants.

Car Annie n’a pas qu’une famille radiophonique qui bourdonne autour d’elle durant quelques heures, bien avant l’aube. Cette solide communicatrice de 42 ans, qui a oeuvré tant à Macadam Tribus qu’au micro de 275-Allô, est également la reine d’une autre ruche, bien plus exigeante. Les débats Ravary–Nadeau-Dubois, c’est de la gnognotte en comparaison.

Après son quart du matin en studio et les réunions pour préparer l’émission du lendemain, elle assure la relève du retour de l’école, va chercher son Philémon de deux ans au CPE à 15h30 et attend l’aîné, son Éloi de 13 ans, qui rentre en skate. Ulysse, Albert et Blanche suivront à leur tour. Ça papillonne, maman par ci, mamamaman par là, chacun réclamant un tentacule de la mère pieuvre.

D’une simplicité rafraîchissante, Annie est tout le contraire d’une mère hélicoptère rongée par la culpabilité. « J’ai été inoculée à ça ! J’ai zéro culpabilité ! »

Souveraine

 

Je suis assise dans la cuisine de sa maison qu’elle qualifie de « total bordel », après l’avoir suivie en studio le matin. Nous abordons un des sujets favoris d’Annie en attendant le retour de la smala : la maternité et tous ses débordements inattendus. Je lui souligne à quel point elle doit avoir confiance en la vie — son chum et elle sont contractuels — pour se lancer dans une aventure humaine aussi… imposante.

Annie n’y voit que de l’amour démultiplié. « C’est de l’amour ! Ça me fait sentir en vie. Peut-être que j’ai peur de la mort… L’équilibre ne m’intéresse pas. J’ai plus de plaisir dans le chaos ; c’est étourdissant. Quand on est sept dans une cuisine, il n’y a pas d’équilibre. »

Elle a l’habitude des grosses familles ; sa grand-mère maternelle a eu onze enfants et sa grand-mère paternelle, huit. Annie n’a pas le temps de faire du yoga, mais c’est une des mères les plus zen que j’aie côtoyées depuis des années. « J’ai lâché prise. Même au premier, j’ai compris que le perfectionnisme venait de prendre le bord. Comme on dit : “ Avant, j’avais des principes ; maintenant, j’ai des enfants. ” Ça fait du bien à tout le monde de lâcher la perfection. »

Son conjoint, Jocelyn, s’occupe du lever des enfants et les choses ne sont peut-être pas toujours faites comme elle le voudrait, mais elle n’agonise pas sur les détails, tant que tout fonctionne rondement.

« Nous sommes dans une société où on dit aux parents comment être et quoi faire. Les parents ont besoin qu’on leur sacre la paix. La maternité, c’est culturel aussi », dit celle qui a coécrit un livre sur l’allaitement avec son amie Madeleine Allard (mère de seulement quatre enfants), il y a quelques années. « Les femmes qui veulent faire comme elles le veulent, ça dérange. Depuis toujours, on a voulu contrôler la maternité. Il faut être des citoyennes libres là-dedans aussi. »

Annie a accouché quatre fois à la maison, dont deux fois seule, avec son conjoint et sans sage-femme. Elle sait que son approche n’est pas orthodoxe, mais elle s’en balance et préfère servir de modèle à celles qui hésitent à s’assumer. « C’est très dur d’aller contre le pouvoir médical. Comme si la femme n’était pas souveraine dans ce geste-là. »

Excentrique néo-trad

 

Annie prépare un smoothie aux enfants en attendant le macaroni chinois de ce lundi « sans viande ». Presque chaque soir, elle cuisine des repas familiaux, à l’ancienne, dans un gros plat de pyrex au centre de la table. Y a de l’amour là-dedans aussi : « En tout cas, moi, je le sais ! », dit-elle en riant.

Son grand Éloi s’occupe de Philémon ; comme dans toutes les grosses familles, il y a de l’entraide entre les enfants. « Quand tu t’intéresses à l’anthropologie, tu réalises que l’influence des parents n’est pas si grande que ça. Nous avons un rôle d’accompagnement », pense cette fille visiblement à sa place au centre d’un tourbillon.

Celle qui écrivait encore récemment un essai sur les politiques familiales dans le livre L’austérité (avec dix autres intellectuels engagés) considère que ces mesures sociales doivent être encouragées pour permettre aux femmes de concilier travail et famille et de mettre à profit de nombreuses années d’investissement dans leurs études. « Mais je te dirais aussi que le choix du conjoint est important, même si, au départ, la féministe en moi n’aimait pas l’admettre. »

Vingt-deux ans de vie commune avec le père de ses enfants et Annie estime que le travail d’équipe est le socle sur lequel elle construit sa vie de femme et de mère.

Dans cette maisonnée où l’on ne rencontre pas beaucoup la solitude et l’individualisme, on se soucie d’abord de la collectivité. Dans ce microcosme de société idéale, fondée sur l’acceptation des différences, le vivre-ensemble prédomine. On peut se taper sur les nerfs, mais on trouve toujours une épaule.

Annie n’en demeure pas moins consciente du temps qui fuit avec une pointe de nostalgie. Chaque dent de lait qui tombe le lui rappelle. « Quand mon dernier sera parti de la maison, à quoi je vais servir ? Je ferai quoi ? », se demande-t-elle en couvant du regard sa dernière petite sentinelle.

Dormir ?

Le plancher des vaches

Le même jour, j’ai visionné Aurélie Laflamme. Les pieds sur terre avec mon B de onze ans (nous avons bien aimé, et « c’est même pas un film de fille ! ») et le documentaire Le plancher des vaches d’Anaïs Barbeau-Lavalette et Émile Proulx-Cloutier. Pourquoi je mélange les deux ? Dans les deux cas, vous avez des ados à l’école. Dans le premier, une fiction en milieu urbain, et dans le second, un docu sur la dure école de la vie, avec les vaches, dans le bois, sur la terre. Le film est lent comme la nature dont il s’inspire et ces jeunes qui se destinent à des métiers difficiles ont fini par m’avoir dans la fibre patrimonieuse et ancestrale. Un beau regard sur le compagnonnage et une poésie rurale comme on en voit peu au grand écran. Des grosses familles aussi ! En salle aujourd’hui.

Les femmes se divisent en deux catégories : les laides et les maquillées, les mères étant à part

L’amour est une mer dont la femme est la rive

Aimé le blogue d’Annie Desrochers, « Du manger de 1878 ». La foodie éprise de cuisine familiale et de traditions a décidé de préparer une recette par semaine tirée du livre jauni de la révérende mère Caron. Un défi d’un an ! Elle en profite pour nous donner un cours d’histoire culinaire du Québec, et c’est passionnant. « Je dois remplir 21 assiettes par jour, presque 365 jours par an, aussi bien avoir du fun à le faire », dit Annie. Pour redécouvrir la soupe aux navets et les biscuits à l’ammoniaque du XIXe siècle.

 

Reçu une invitation pour me réabonner à Planète F, ce magazine virtuel sur la famille qui célèbre sa première année d’existence. Beaucoup de jeunes mamans journalistes y ont collaboré, dont Annie Desrochers, depuis les débuts. On leur doit de fabuleux textes, notamment sur les abus en salle d’accouchement, l’allaitement, l’école primaire et deux gros dossiers sur l’éducation sexuelle et la santé mentale. Un regard libérateur et pas du tout infantilisant et une prise de parole plus féministe face à la maternité. En passant, bonne fête des Mères, les filles!

 

Trouvé dans la biographie de Monique Jérôme-Forget (ex-Madame Sacoche et ex-ministre des Finances) cette anecdote savoureuse où elle raconte qu’elle a vendu aux enchères un sac à main au profit de la Guignolée des médias. C’est Gaétan Barrette qui l’a payé 5000 $. Interviewée récemment par Annie Desrochers, l’ex-ministre encourageait une fois de plus les jeunes femmes à défoncer le plafond de verre et à slacker sur le perfectionnisme maternel. Sa bio est écrite par Brigitte Pilote (Libre Expression).



À voir en vidéo