Un bel avenir

Du fond de sa tombe, j’entends d’ici rire le sombre Claude-Henri Grignon. Il doit se tenir les côtes à deux mains. D’autant que Les pays d’en haut, cette nouvelle incarnation de ses Belles histoires qu’annonce Radio-Canada, se veut fidèle à sa plume.

Mais pourquoi reprendre à nouveau Les belles histoires des pays d’en haut ? Ne les a-t-on pas assez vues et entendues déjà ? On aura beau en changer encore la forme, le fond restera le même.

Il s’en est trouvé pour justifier cette énième reprise par un argument aussi mou qu’un divan : si Sherlock Holmes a été ressuscité par la BBC sous les traits de Benedict Cumberbatch, alors pourquoi pas Séraphin ? En vérité, le célèbre détective a fait l’objet d’innombrables adaptations depuis 1887, dans tous les pays, dans toutes les langues, parce qu’il évoque, avec son appétit pour l’intelligence et sa modernité, des aspirations universelles pour un monde meilleur. Il n’en va absolument pas de même avec Séraphin Poudrier, revisité en boucle au Québec seulement, comme si cette société tournait en rond autour des idées de Grignon sans arriver à les dépasser.

Régionaliste militant, catholique radical, Claude-Henri Grignon ne réfrène jamais son élan pour les idées ultra-conservatrices.

Dans la foulée de la crise économique de 1929, il va faire la promotion du retour à la terre comme si, au nom des foins et des abattis, le seul moyen de sauver l’humanité de ses malheurs est de la diviser en unités paroissiales. Il vomit durant des pages sa haine de la ville, lieu pour lui de toutes les perditions.

Fasciné par les régimes autoritaires, Grignon se montre enchanté par les mesures antidémocrates et antilibérales, particulièrement celles que proposent les royalistes français dont il est un lecteur friand. De ce fond d’idées très particulier, il fera commerce jusqu’à sa mort en 1976.

Sous le pseudonyme de Valdombre, dans des brochures au format aussi étroit que l’esprit qui les anime, Grignon tire à boulets rouges sur ceux qui s’opposent à l’emprise de la religion catholique et de la paysannerie.

Lorsqu’en 1936 Duplessis installe un crucifix à l’Assemblée nationale, Grignon juge le premier ministre trop timide. Il propose plutôt de faire couler une immense croix en or massif, financée à même un impôt spécial prélevé auprès de chaque citoyen. Il existe, écrit-il, « la simple croix de bois, celle-là même, si auguste, sur laquelle expira le Sauveur du monde, et dont on retrouve la copie en miniature dans les huttes des bûcherons les plus humbles ; puis, il y a la croix d’or, immense, colossale, vengeresse, écrasante, que tous les catholiques doivent payer de leurs piastres, de leur sang et de leur amour ».

Les coups de plume de Grignon ne sont souvent que des coups de dents qu’il emprunte au pamphlétaire Léon Bloy. Ces dents-là, bien trop grandes pour lui, apparaissent lui aller bien mal en bouche et dérégler les capacités de son système digestif. Le lecteur de Grignon finit par percevoir dans les reflux de ses outrances verbales une sorte d’écume vide. Mais Grignon a beau se gonfler à l’hélium d’une parole empruntée tout en prétendant à l’originalité, il parvient tout de même à descendre parfois très bas, par exemple lorsqu’il prend la défense de criminels de guerre à la suite de la défaite des nazis.

Roman d’abord, Les belles histoires des pays d’en haut sont aussi pour lui l’occasion de dessiner les pourtours du conservatisme qu’il souhaite voir imposer. Il n’y attaque pas pour rien la figure d’Arthur Buies, pourtant un de nos meilleurs écrivains.

En 1963, devant l’Académie canadienne-française, Grignon explique comment il a voulu détruire Buies grâce à ses Belles histoires. « Cet écrivain de gauche là me désespère et me dégoûte », explique-t-il. « J’ai bien fait de m’attaquer à Buies, anticlérical. On a bien fait de condamner La Lanterne. »

Journal hebdomadaire, La Lanterne est publié par Buies à compter de 1868. Il rentre alors d’un séjour en Europe où il a croisé George Sand et Émile Zola avant d’aller se battre contre les armées du pape en Italie. Buies, 28 ans, veut de débarrasser de la monarchie au profit d’une République. Il défend le droit de vote pour les femmes, l’abolition de la peine de mort, la laïcité de l’État, et j’en passe. Admirateur des idées de Louis-Joseph Papineau, il peste contre la Confédération canadienne, un système qui « ne donne pas des droits », mais « en ôte ». Voilà tout ce contre quoi Grignon se bat ! Aucune envie pourtant de voir plutôt une série consacrée à l’univers de Buies ?

Par la grandeur qui lui est propre, une oeuvre littéraire peut transcender les idées de son créateur. Les aventures de Sherlock Holmes apparaissent ainsi infiniment plus modernes que leur auteur, Conan Doyle, adepte de supercheries tel le spiritisme. Mais la remise au goût du jour de la meilleure oeuvre de Grignon apparaît néanmoins d’un caractère terriblement régressif pour au moins deux raisons.

D’une part, cela trahit une fois encore un manque de volonté de la télévision pour dégager des horizons historiques vraiment nouveaux.

D’autre part, tout l’argent consenti à pareille entreprise laisse planer l’impression qu’une volonté de réactualiser le fonds de commerce du conservatisme est en marche. Cela au moment même où la crispation identitaire qui traverse l’Occident nous rappelle pourtant les dangers d’un sombre passé que Grignon considérait, lui, comme notre plus bel avenir.


 
21 commentaires
  • Robert Aird - Abonné 4 mai 2015 07 h 29

    Ignorance pathétique?

    Pleinement d’accord avec vous, M. Nadeau. En apprenant ce retour des histoires de Grignon, je suis tombé en bas de ma chaise. Est-ce un esprit conservateur qui anime notre société pour l’expliquer? Ou bien une ignorance d’une panoplie de personnages historiques hautement plus intéressants que ces nés pour un petit pain qui animent l’univers rural de Grignon? Peut-être faudrait-il faire des « Remarquables oubliés » de Serge Bouchard une lecture obligatoire pour que ICI utilise l’argent public de plus en plus rare à meilleur escient…

    • Anne Arseneau - Abonné 4 mai 2015 12 h 52

      Bien d'accord pour faire des «Remarquables oubliés» de M. Bouchard une lecture obligatoire !

    • - Inscrit 4 mai 2015 14 h 56

      Moi aussi tout à fait d'accord.

      Ceci laisse croire aux jeunes qu'il n'y a chez les anciens, que de vieilles conneries, que les phantasmes de colonisés assumés.

      Pourtant lire Arthur Buies, surtout les premières Chroniques, celles des années 1860-70 révèle qu'il n'y avait pas que les passéistes conservateurs et les projets "looser" du retour à la terre. Il y avait jadis des penseurs modrenes, qui avaient voyagé et qui étaient en lien avec les idées progressistes de leur temps.

      Pourquoi pas une série sur les Patriotes de 37-38 et les Rouges, les combats d'idées qui ont traversés alors la société et qui ont été étouffés par le clergé allié au régime confédéral lui-même sous fifre de l"impérialisme briatnnique ? Trop "shoking" sans doute pour les réseaux de télévision qui se complaisent dans l'insignifiance.

    • Marie-Claude Deschênes - Inscrite 5 mai 2015 10 h 14

      Également d'accord avec votre commentaire, M. Aird !

  • Gilbert Turp - Abonné 4 mai 2015 08 h 38

    Séraphin Coiteux

    Comme monsieur Nadeau, j'ai d'abord sursauté devant ce projet de remake. Ensuite, j'ai eu une petite pensée pour l'intégrisme comptable de Martin Coiteux, au Conseil du Trésor, et je me suis dit qu'il y avait peut-être une possibilité de réactualiser le rapport névrotique de Séraphin à l'argent.
    Bonne chance au scénariste...

    • Barbara Ulrich-Groulx - Abonnée 4 mai 2015 11 h 42

      Que votre petite pensée fait du sens...En fait, afin de refléter plus fidèlement encore la vision rétrograde de Grignon, pourquoi ne pas recruter notre comptable national pour tenir le rôle de Séraphin? Il y serait sûrement à l'aise de ramasser les maigres pécules de son entourage!

  • Charles Talon - Abonné 4 mai 2015 09 h 03

    Séraphin

    Et pourquoi pas? Les Américains nous font régulièrement des remake de leurs meilleurs films, ou reproduisent à leur manière des films faits ailleurs... L'univers de Grignon n'est pas le nôtre, mais un phénomène qui a déjà existé... Montréal a bien réussi à honorer la mémoire de Mordecai Richler, cet excellent écrivain qui a passé sa vie à mépriser le Québec et les Québécois... M. Labeaume voulait fêter l'anniversaire de la défaite des plaines d'Abraham...
    Alors, un retour de Séraphin, pourquoi pas?

    Charles Talon

  • Mario Laprise - Abonné 4 mai 2015 09 h 43

    Mauvais choix

    Effectivement, Les belles hsitoires ont fait recette, mais elles e sont pas dignes d'une remise en onde. Les personnages et les sujets ne manquent pas, tels Arthur Buies, Riel, Mme Casgrain et autres. Les idées de Grignon peuvent très bien servir les valeurs des Harper de ce monde, peut-être y a-t-il eu des pressions discrètes pour réactualiser l'œuvre.

  • Colette Pagé - Inscrite 4 mai 2015 10 h 17

    Le retour du conservatisme à Radio-Canada !

    Toujours tirer vers le bas, tel semble être l'objectif poursuivi par Radio-Canada.

    À preuve les reprises de la famille Ti-Mé, l'émission Ti-Mé et maintenant un "remake" de Séraphin.

    Se pourrait-il que les décideurs de Radio-Canada soient dépassés et qu'ils se refusent à regarder des émissions étrangères comme le Pont, "Breaking Bad", "Missing", Disparus, "House of Cards", un Village français etc.. ils constateraient qu'au lieu de s'attarder au passé, un passé fait de misère, de cupidité et de soumission au clergé que les téléspectateurs souhaitent que les créateurs d'ici, et ils sont nombreux, innovent en s'inspirant de ce qui se fait de mieux en télévision.