«L’école Nutella»

« Je me sens vieille. » La jeune fille qui prononce ces mots a à peine vingt ans. Sa beauté irradie en ce début de printemps. Alors, pourquoi ces mots graves qui résonnent encore à mes oreilles ? Silvia a eu un parcours scolaire exemplaire. Admise sur dossier dans l’un des meilleurs lycées français, elle a fait dix ans de latin et presque autant d’allemand. Ces jours-ci, comme quelques centaines de ses camarades, elle travaille jour et nuit pour préparer le concours de l’École normale supérieure (ENS), la plus prestigieuse des grandes écoles françaises où seuls les plus talentueux ont la chance d’être admis. Il n’y a pas longtemps, elle lisait les Lettres luthériennes de Pasolini et se passionnait pour l’opéra. Au passage, elle a lu Miron et Saint-Denys Garneau, et demeure une admiratrice de Riopelle.

Silvia est ce que certains sociologues marxisants nomment avec mépris une « héritière ». Qu’elle soit la fille d’une immigrante n’y change rien. Que sa famille ait des revenus moyens importe peu. Que le lycée où elle a étudié et la grande école où elle postule soient totalement gratuits et ouverts à tous n’y change rien. Non, seul son bon niveau culturel lui vaut ce qualificatif devenu péjoratif.

Évidemment, Silvia est le genre de jeune dont les médias ne parleront jamais. Elle n’a jamais brûlé de voiture en banlieue. Elle ne fait ni de rap ni de slam, ne tague pas les abribus et ne pourrait pas jouer dans le film Entre les murs de Laurent Cantet. Dans ses cours, elle prend des notes à l’ancienne dans de petits cahiers sans ordinateur. Elle s’exprime simplement sans lâcher un « cool » à chaque phrase. Tout cela lui a évidemment été transmis en partie par ses parents, mais c’est surtout le résultat de son travail assidu dans une école publique qui lui a permis d’étudier le latin, le grec, Montaigne, Rousseau et tant d‘autres. Oui, Silvia est une première de classe. Voilà pourquoi, à une époque qui glorifie les cancres, elle se sent « vieille ».

Comment pourrait-il en être autrement dans un monde qui souffre de jeunisme et où la culture humaniste est ridiculisée. On savait le Québec et son système scolaire déjà largement gangrenés par cette maladie. Voici que la France, qui, grâce à l’excellente formation de ses professeurs, avait maintenu un bon niveau, est aujourd’hui menacée.

 

La ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, s’est en effet convertie à l’idéologie de l’« école de la réussite ». Une expression creuse qui laisse penser que l’école peut être un petit paradis où chacun réussit sans effort. Parmi ses projets, elle veut réduire l’importance des langues anciennes comme le latin et le grec qui, bien que déjà optionnelles, sont encore enseignées dans toutes les écoles secondaires. Celles-ci seront noyées dans la bouillabaisse d’un « enseignement interdisciplinaire ».

La réforme supprime aussi les classes où l’on enseignait deux langues secondes dès la première année du secondaire. La principale victime sera l’allemand, souvent étudié par les meilleurs élèves. Ce qui a fait bondir l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui a été professeur d’allemand. De là à conclure que le monopole de l’anglais sera total, il n’y a qu’un pas. La ministre veut aussi alléger le programme d’histoire qui garantit toujours en France, chaque année du primaire et du secondaire, un solide enseignement de l’histoire nationale. Aussi aberrant que cela puisse paraître, l’histoire de l’islam deviendra obligatoire alors que celle des guerres de religion sera facultative.

La ministre cède ainsi sur le tard à toutes les modes pédagogiques qui font des ravages depuis vingt ans. Comme le disait l’écrivain Pascal Bruckner : « On leur supprime le latin, le grec et l’allemand pour leur donner à la place du Jamel Debbouze. » Le premier ministre Manuel Valls lui a donné raison en affirmant qu’il fallait « intégrer, dans nos écoles, l’art de l’improvisation que porte Jamel Debbouze ». Et la ministre d’en rajouter, la morale dégoulinante en prime : « L’improvisation est une façon d’apprendre à vivre ensemble. » On l’aura compris, la novlangue déjà largement dominante dans les milieux québécois de l’éducation vient de faire son apparition en France.

C’est ce que l’écrivain Régis Debray nomme l’« école Nutella », une matière sucrée qui ne contient pratiquement pas de cacao. Sous prétexte de combattre l’élitisme, on retire aux plus démunis toute chance d’accéder un jour à des matières comme le latin, le grec et l’allemand, auxquelles pourront toujours accéder les privilégiés. C’est ce que le magazine Marianne appelle «le massacre des innocents». Les plus riches, eux, trouveront toujours le moyen de se cultiver.

Heureusement, la ministre a réussi à rassembler contre elle des intellectuels de tous les horizons politiques. Devant le tollé des professeurs heureusement jaloux de la qualité de leur enseignement, on peut parier que le projet sera enterré. Mais, n’ayons crainte, les partisans de ces modes pédagogiques néolibérales reviendront à la charge.

D’ici là, Silvia aura pris quelques années. Mais je crains qu’elle continue à se sentir toujours plus « vieille ».

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21 commentaires
  • David Sanschagrin - Abonné 1 mai 2015 05 h 12

    Le concept d'héritier est une catégorie sociologique

    Le sociologue marxisant dont il est question ici, Pierre Bourdieu, a d'abord été un virulant critique de Marx et n'a pas parlé de manière méprisant des héritiers, mais il a décrit un phénomène sociologique de reproduction de la hiérarchie sociale. Quant aux autres références de ce texte, Régis Debray et Pascal Bruckner, ce ne sont pas des chercheurs, mais des penseurs médiatisés que je n'opposerais à Bourdieu que pour faire ressortir leur manque de rigueur intellectuel.

    • Stéphane Laporte - Abonné 1 mai 2015 14 h 19

      Merci monsieur Sanschagrin de cette précision. On confond beaucoup de choses dans cet article et dans les commentaires ici bas.

    • Pierre Hélie - Inscrit 1 mai 2015 15 h 04

      Moi, je trouve au contraire que vous chipotez et passez à côté de l'essentiel de cette chronique, i.e. un pas de plus vers l'abêtissement généralisé. Une hiérarchie basée sur l'effort et le savoir ne me semble pas un crime en soi (en autant qu'elle ne devienne pas liée au fric et à la génétique), et est certainement préférable au dénigrement de l'activitité intéllectuelle comme dans nos sociétés. Quant à Marx, comme le disait essentiellement Bernard Maris, il a très bien décrit la situation mais n'y a pas compris grand chose...

  • Yves Côté - Abonné 1 mai 2015 05 h 16

    La valeur de l'ignorance ?...

    La France n'a besoin de personne, elle en est très largement convaincue.
    Sauf pour ce qui, en langue originale anglaise, vient des USA. Bien entendu.
    Parce qu'alors, les portes s'ouvrent toutes grandes. Et c'est alors qu'y entre ce que ce pays à de pire chez lui; ce qu'il a de meilleur y restant à demeure...
    Alors donc, comme au Québec avant elle, plutôt que d'investir à accroître la connaissance de tous par une école ouverte aux savoirs mais exigeante en reconnaissance d'acquis, la France s'abandonne à l'idée qu'à défaut d'avoir les moyens financiers de fréquenter les meilleures écoles et institutions, le succès personnel ne peut venir que de la popularité. A défaut de la compétence.
    N'est-ce pas ce qui nous est montré à tous les jours à la tivi, pour nous convaincre absolument de la valeur unique, supérieure et irremplaçable, de l'ignorance ?
    Celle qui rend les Hommes dociles et obéissants à plus puissants qu'eux...
    Merci de m'avoir lu.

    • Robert Beauchamp - Abonné 1 mai 2015 11 h 01

      Comme mon père disait: Nivelons par le bas; aux innocents les mains pleines

  • Gaston Bourdages - Abonné 1 mai 2015 06 h 09

    Pourquoi «retirer aux plus démunis...

    ...toute chance d'accéder un jour à des matières comme le latin...» ? Au nom de
    quoi ? Pour ne pas comprendre, ai-je mal lu ? Domination d'une couche de la société sur une autre ?
    Si oui, quelle malpropreté de comportements néolibéraux ! Jamais je n'ai pensé que ces tenants et apôtres du néolibéralisme pouvaient se comporter et agir de façons aussi insidieuses.
    Mercis aux «professeurs heureusement jaloux de la qualité de leur enseignement» Merci à Silvia et à vous monsieur Rioux.
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Denis Paquette - Abonné 1 mai 2015 07 h 12

    Qué peu est souvent le véritable génie

    Que de non-dits dans votre texte comme si le par-coeur comme on disait autrefois soit, la seule approche, comme si les bollés comme on disait alors soient les seules valables, une mémoire prodigieuse sera toujours une memoire prodigieuse, mais n'a-t-elle pas ses travers. je suis un amoureux de la culture, si j'étais capable d'apprendre ce que la jeune Sylvia connait déja, je le ferais, mais n'aurais-je pas quand meme certaines lacunes, le monde n'est-il pas fait pour être réinventé, je crois que j'en ai assez dit, la somme est aujourd'hui un mythe dépassé, je suis de ceux qui croient que peu est souvent mieux que la quantité, que peu est souvent le véritable génie

    • Jean Richard - Abonné 1 mai 2015 09 h 40

      « Que de non-dits dans votre texte comme si le par-coeur comme on disait autrefois soit, la seule approche »

      Assez bien dit ! J'ai fait du latin. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai compris comment cette langue pouvait servir à ficeler les liens qui existent entre les langues dites romanes. Pourquoi ne l'ai-je pas compris plus tôt ? Parce qu'à cette époque ci-haut glorifiée, l'apprentissage du latin n'était rien d'autre qu'une séance de mémorisation, au diable la compréhension. Jacques Brel l'a trop bien chanté dans Rosa rosa rosam (on dirait que M. Rioux n'a jamais écouté Brel).

      J'ai appris l'histoire, comme on l'apprenait à cette époque glorifiée, c'est-à-dire par cœur, avec comme résultat que j'en ai oublié la quasi-totalité. Telle qu'enseignée, l'histoire n'était pas arrimée à la réalité. Ce n'était que des dates et des noms qu'il fallait apprendre par cœur (et ceux qui réussissaient le mieux étaient ceux qui ne cherchaient pas à comprendre mais qui écrivaient tout ce que le professeur disait, sachant que s'y cachaient les questions d'examen. Aujourd'hui, je constate que la compréhension du monde (avec ses conflits) est fort dépendante de nos connaissances de l'histoire, connaissances souvent perdues parce que mal enseignée, une connaissance accumulée dans une mémoire volatile. Je n'ai jamais oublié la loi d'Ohm, pas plus que celles de Boyle-Mariotte, de Charles ou de Gay-Lussac. Mais Versailles, c'était où déjà ? Et son traité, c'était quand, c'était pourquoi ? Je n'en suis plus trop certain. J'ai perdu mes notes de cours. Heureusement Wikipédia est là !

      L'école actuelle est loin d'être un modèle. Mais celle d'il y a 50 ans était-elle mieux au point de proposer qu'on y retourne ? Ceux qui ont connu cette école idéalisée n'en sont pas toujours convaincus. Il est difficile d'oublier ce qui lui ressemblait un peu trop : un couvercle sur la tête, un entonnoir et un bonze qui déversait le savoir dans le trou en se servant de l'entonnoir.

    • François Dugal - Inscrit 1 mai 2015 16 h 49

      Je suis également de ceux qui ont fait du latin, monsieur Richard.
      Je ne regrette aucunement cette discipline.
      Quant à l'école d'autrefois, évidemment que la discipline par la force ne serait plus acceptable maintenant. Mais les enfants qui sortaient du primaire savaient lire, écrire et compter. Peut-on dire la même chose des finissants du secondaire actuellement?

  • Louise Melançon - Abonnée 1 mai 2015 07 h 34

    Quel article!

    Encore une fois, Monsieur Rioux n'a pas la langue dans sa poche, comme on dit!... Oui, c'est triste de constater que la France est aussi aux prises avec ces "réformes" qui semblent vouloir changer pour changer... et mettre de côté la qualité et la solidité qui ont fait leurs preuves... Il faut plutôt offrir à tous cette éducation qu'on nommait "les humanités".