La statue culturelle de PKP

PKP a jugé plus prudent cette semaine de ne pas se mêler de l’affaire Productions J.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne PKP a jugé plus prudent cette semaine de ne pas se mêler de l’affaire Productions J.

La culture n’est pas un animal solitaire agrippé à son seul bout de gras, qui se fout des autres bêtes indigentes. (À moi l’assiette au beurre !) Si oui, en quoi mérite-t-elle sa pitance ?

Elle est forcément tributaire de l’avancement de sa société, nourrie de son histoire, des soubresauts de la planète, des inégalités sociales et sexuelles, des étudiants en colère, des ouvriers au chômage chez eux parce que la main-d’oeuvre coûte moins cher en Chine, de la révolution par les nouvelles technologies, de la perte des repères et de la quête de sens et des valeurs des chefs politiques, ainsi que des hivers trop longs.

Appuyer une culture repliée sur elle-même et aveugle aux enjeux sociaux hors de sa cour, c’est pourtant la cause que paraît défendre la lettre collective publiée dans Le Devoir mercredi dernier, signée par 101 artistes ou figures de l’arène culturelle. Point de référence ici aux 101 dalmatiens de Disney, on avait compris. L’allusion à la loi 101 par le nombre d’autographes n’est pas trop subtile.

Cette missive hagiographique louait l’amour de Pierre Karl Péladeau pour la culture québécoise et son implication dans la cause des arts, sans aborder les bras de fer de l’ancien chef d’entreprise aux dents acérées avec ses syndicats, au Journal de Montréal en particulier. Comme si l’amour de la culture avalisait tacitement des positions de droite sur le plan social.

La lettre ne constitue pas, se rebiffent des signataires après coup, un appui à sa candidature à la direction du PQ, mais une reconnaissance. Fort bien ! Sauf que le couronnement de PKP a lieu dans deux semaines. Faut pas nous prendre pour des zozos.

Une lettre n’est pas un animal solitaire non plus, qui se pose dans le coin par hasard ce jour-là. Elle s’inscrit dans un contexte particulier : une course à la chefferie, gagnée d’avance, sans avoir besoin de l’appui des artistes au poulain de tête.

L’art de tout mélanger

Cette épître célèbre, lit-on, le PKP citoyen, amant de la culture. Sauf qu’en entremêlant les goûts personnels de l’homme à l’apport, dans le portefeuille des arts, de sa compagnie Québecor — qu’il a dirigée, mais ne dirige plus, tout en y jetant un oeil —, on mélange des pommes et des poires.

Une entreprise — a fortiori un empire des communications et du divertissement qui verse des sous dans des secteurs connexes — tire profit de ses commandites, en se mettant en lumière, tout logo dressé, parfois même en tâtonnant pour étendre ses tentacules à des fins d’expansion future. Qu’elle favorise un champ de rayonnement plutôt qu’un autre peut éclairer l’intérêt réel d’un patron envers la santé, l’éducation ou la culture, mais ne saurait lui procurer un brevet de pureté philanthropique pour autant. Trop de considérations entrent en cause. Les dons d’une compagnie étant assortis d’allégements fiscaux, par-dessus le marché.

L’amour du futur chef du Parti québécois pour la culture est affaire entendue. Il le prouve par sa présence à mille manifestations artistiques. Québecor versa et verse encore à la sébile des arts, oui, oui. Son projet Éléphant, qui préserve et numérise notre patrimoine cinématographique, force l’admiration. Mais voir autant d’artistes signer une liste des commandites de Québecor pieusement recensée en culture sous le règne de son ancien magnat devenu politicien suscite un vrai malaise. Le ton de la lettre collective aussi, si clinique, en manque de souffle, tient du communiqué pour le lauréat d’un prix hommage.

Il a dû y avoir autant de raisons de la signer que de signataires, sans doute, dont l’envie de souligner l’importance de la culture dans un éventuel Québec souverain. De grands créateurs indépendantistes sont du lot, mais d’autres noms phares, certainement sollicités, n’ont pas paraphé le couplet. On le note aussi.

La canonisation par les arts d’un candidat à la direction d’un parti politique pose une auréole également sur Québecor, à l’heure où Pierre Karl Péladeau a tout intérêt à s’en distancier pour se donner la seule prestance du politicien. Cette flèche épistolaire rate même sa cible.

PKP l’avait compris cette semaine en refusant de s’immiscer dans les déboires de sa conjointe, Julie Snyder, avec le gouvernement Couillard. En modifiant ses critères d’admissibilité aux crédits d’impôt, le budget Leitão lui retirait le tapis sous le pied. Sa boîte d’émissions télé Les Productions J. est jugée trop étroitement liée à TVA, un des fleurons de Québecor, pour être qualifiée d’indépendante. Envolée, la manne des crédits dans sa cour.

Rien d’innocent là non plus, on s’en doute. La manoeuvre libérale sent le coup de Jarnac politique envers la compagne d’un rival. D’où la furie de la démone.

Politique et politicaillerie

Remarquez : tout aussi politique était apparue, sous Pauline Marois, la décision d’élargir le champ des compagnies admissibles à la manne en question pour aider, on le devine, cette ardente sympathisante. Sa maison de production liée à un diffuseur gagna soudain l’accès à ces précieux crédits jusque-là réservés aux boîtes purement indépendantes. Les Productions J n’auront pas eu longtemps le feu vert. Où il y a de la politique, il y a de la politicaillerie… On se dit ça en se grattant l’oreille.

Quoi qu’il en soit, PKP a jugé plus prudent de ne pas se mêler de l’affaire Productions J. Pas question de s’enferrer plus avant dans les conflits d’intérêts impliquant son couple comme son ancien règne chez Québecor. La lettre des 101 artistes le ramène à ses hauts faits sous l’empire en question. De quoi nous rappeler d’un même coup les duretés patronales de celui qui prendra les rênes d’un parti longtemps social-démocrate.

La culture trouverait-elle vraiment son compte sous sa gouverne ? En ces temps d’austérité, la tendance générale est de balayer le financement des disciplines artistiques dans le champ de l’entreprise privée, son ancien fief. Or le secteur privé n’est pas objectif, aide les uns, oublie les autres, sans règles précises. Attention, ça glisse !

Il est vrai que les artistes sont sollicités de toutes parts et pour bien des causes. Depuis l’essor du rêve souverainiste, nombreux sont-ils à avoir porté ce rêve-là à bout de bras. Mais un coup parti, pourquoi ne pas avoir carrément appuyé PKP comme seul candidat susceptible de réaliser l’indépendance ? Ça sonnerait plus franc. L’acte de foi artistique dans nos pages paraît libellé pour encenser un candidat sur son beau costume, sans tenir compte des chemins bourbeux par où il est passé.

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4 commentaires
  • François Séguin - Abonné 2 mai 2015 08 h 01

    Bravo madame

    Effectivement, les signataires de cette lettre nous prennent pour des zozos! Ça sent à plein nez la manipulation. Il y avait même dans ces signataires des contractuels de Quebecor!!! Et combien espéraient protéger leurs arrières (ne pas déplaire au milliardaire)?

    François Séguin
    Knowlton

  • Louis - Inscrit 2 mai 2015 18 h 23

    Louis Béland, abonné

    Merci :
    Merci de si bien mettre en lumière 101 intérêts artistiques;
    Merci pour le Journal de la Rue Frontenac;
    Merci au Devoir de vous avoir Publié si près du Jour de la Liberté de Presse,
    c'est un texte à risque élevé, je ne sais pas si j'aurais eu le courage de le publier
    dans le contexte de fragilité socio-économique du Monde Journalistique.

  • Caroline Jarry - Abonné 3 mai 2015 01 h 04

    la culture et sa société

    Tout à fait d'accord avec vous. J'aime surtout ce que vous dites au début: que la culture n'est pas une chose en soi mais qu'elle est liée à l'avancement de sa société. D'où l'impossibilité de séparer les deux. Dans cette optique, que Pierre Karl Péladeau aime ou non la culture n'est la question (pour le dire poliment). On veut une société qui aura les moyens d'aller au concert ou au théâtre et qui recevra une éducation publique de qualité qui lui permettra de l'apprécier. Nous avons une culture forte et de si bons artistes (lLouis Bélanger, Mathieu Denis, Simon Beaulieu, Monique Proulx, Dany Laferrière, André Major, Richard Desjardins, Jean Leloup, Brigitte Haentjens, Robert Lepage, Wajdi Mouawad, pour n'en nommer que quelques-uns qui n'ont pas signé la fameuse lettre). Merci d'avoir bien mis les choses en perspective.

    Caroline Jarry

  • Roland Dussault - Inscrit 4 mai 2015 11 h 53

    Les raisons cachées

    Je viens de comprendre pourquoi je n'avais jamais le réflexe de lire la chronique de l'auteure. Je déteste les procès d'intentions qu'ils viennent de la politique ou du monde médiatique. Et encore plus quand ils son alambiqués.
    Roland Dussault
    4 mai 2015