Mon nom est personne

Photo: Diego Cervo iStock

« Cela fait quatre mois que je rase les murs. En transition de carrière”, comme ils disent. J’erre dans les limbes d’un monde zombie, sans carte d’affaires, sans destination précise après mes deux cafés du matin, sans identité non plus. Si tu ne peux pas répondre à la question “ Vous faites quoi dans la vie ? ”, tu n’es plus grand-chose, tu deviens invisible aux yeux des affairés, des marathoniens.

« Je connais pourtant le procédé, j’aurais dû être prête, j’ai mis tant d’employés à la porte au fil des rationalisations successives. Je savais bien que j’étais un numéro, qu’on disposerait de moi après usage. J’étais même victime du syndrome de la survivante, un mélange de culpabilité et d’angoisse face à l’avenir.

« Puis, ce fut mon tour. Je rentrais d’un congé de maladie de deux mois. J’ai remis les choses en place dans mon bureau et une demi-heure plus tard, l’adjointe de mon boss a appelé. Restructuration ; on mettait des cadres à la porte aussi. J’ai placé les photos de mes enfants dans une boîte le jour même, laissé mon ordi derrière moi. Je ne suis plus dans la game.

« J’ai lu que les femmes sont les premières à écoper de l’austérité. Oh, bien sûr, on n’a pas utilisé ce terme, on m’a parlé d’un contexte économique difficile (généré par quoi, vous pensez ?) dans une novlangue sans aspérités, la peine qu’ils avaient de se priver de mes services et mon dévouement irremplaçable durant 18 ans. Au final, je me demande encore ce que j’ai fait, ou pas, pour mériter ça. On m’a dit de ne pas le “prendre personnel”, mais c’est plus fort qu’un tremblement de terre. Tout s’écroule et Médecins sans frontières s’en fout.

« Je suis monoparentale, mes deux enfants entrent à l’université, j’ai 55 ans, trop jeune pour prendre ma retraite, trop vieille pour retourner aux études, trop expérimentée pour accepter n’importe quoi et pas assez de pep dans le soulier pour faire semblant que je suis enthousiaste à l’idée de hurler “ Donnez-moi un W ! Un A ! Un L ! ” dans un emploi à 10,55 $ l’heure. Je ne me suis pas farci deux baccalauréats et le Barreau pour aboutir dans une job avec un uniforme en polyester. »

Qui suis-je? Où vais-je? Dans quelle étagère?

« Heureusement, la compagnie m’a payé trois mois de coaching avec une entreprise spécialisée dans les transitions de carrière et la gestion de changement. L’être humain déteste le changement. Ça, je le savais. Mais j’ai appris qu’à partir d’hier, je n’étais plus une cadre en ressources inhumaines ; non, j’étais une vendeuse. Le produit, c’est moi. Et la représentante commerciale aussi. On m’aide à me rendre attrayante, à contourner les questions peau-de-banane en entrevue comme “ Quel âge avez-vous ? ” en répliquant par l’humour et l’assurance.

« On m’a expliqué que la perte d’emploi — ils disent toujours “ transition de carrière ” dans leur jargon optimiste — comporte cinq étapes : l’anticipation (ça va être mon tour bientôt), le lâcher-prise, la désorientation (le fond du baril), la reconsidération (tu réévalues tes possibilités) et le renouvellement de l’engagement. En espérant que quelqu’un veuille t’engager.

« La gentille consultante m’a expliqué que je vis un deuil et de ne pas m’en faire si je regarde le plafond durant les premières semaines. Elle m’a aussi recommandé de googler mon nom pour voir ce qui sort. Une chance que je n’ai jamais publié de photos de moi au 281 sur Facebook ! 70 % des chômeurs ne sont pas invités en entrevue à cause de ce qu’on trouve sur eux dans les réseaux sociaux, m’a expliqué ma coach de carrière qui, elle, ne chômera pas de sitôt.

« Et 70 % des chômeurs se retrouvent un boulot grâce à leur réseau personnel. En fait, il faut trouver les postes cachés car la plupart ne sont pas affichés.  Le réseau, c’est la clé , m’a-t-elle dit en me demandant de faire une liste de toutes les personnes que je connais même si j’ai l’impression de ne plus être trop fréquentable. »

Les études, qu’ossa donne?

« Je n’ai pas encore annoncé à ma mère que j’ai perdu mon emploi. Ça l’achèverait, la pauvre. Elle pensait que sa fille avait “ une position ”. Cela n’existe plus pour personne, de nos jours. On m’a dit que ceux qui s’en sortent le mieux conservent une bonne attitude. Je n’avais pas de plan B. J’aimais mon travail. Je sais aussi qu’on me préférera une petite jeune avec moins d’expérience, moins bien payée, plus malléable et plus sexy. C’est la loi de la nature, et ça, y a pas un coach en transition de carrière qui me le dira. J’ai assez de cheveux teints pour le deviner.

« Curieusement, pour la première fois, j’ai le temps de penser au sens de la vie, à la mort, aux différents passages à relais qui nous mènent de l’université à la retraite. Le syndicalisme est en déclin, les inégalités sociales sont en progression, je suis un simple pion sur l’échiquier d’un système sans pitié. J’ai conseillé à ma fille de se trouver une job de paysagiste ou de coiffeuse. Les gens ne vont pas se faire coiffer en Inde quand leurs cheveux poussent à Montréal. Les emplois manuels ont de l’avenir.

« J’ai même suggéré à mon fils de lire Éloge du carburateur écrit par un gars qui a un doctorat en philosophie politique et répare des motos dans une shoppe, après avoir été directeur d’un think tank à Washington. Un intellectuel en col bleu qui déconstruit le monde du travail de brillante façon.

« Je suis l’envers d’une mère ambitieuse pour ses enfants. Mais j’ai assez réfléchi sur la question pour me demander si mes espoirs envers leur avenir ne sont pas que des projections pour réparer ma propre vie. Je les veux autonomes et affranchis des lois implacables du marché, histoire de les sortir des griffes de la productivité.

Même notre système d’éducation est soumis au marchandage et à la concurrence entre institutions. De toute façon, nous sommes dans un système d’inflation ; il faudra bientôt un doctorat pour changer une couche de bébé.

« Ah oui, ma coach m’a aussi mentionné que l’amertume et la lucidité ne sont pas de très bonnes cartes à jouer en entrevue. Je vais essayer le millepertuis et un cours d’aqua-boomer pour ne pas couler. »

X et Y

J’ai souri du début à la fin devant le film While We’re Young réalisé par Noah Baumbach. Le thème universel du vieillissement s’ancre dans le milieu intello, juif new-yorkais artsy. Un documentariste (Ben Stiller) de la génération X (mi-quarantaine) tourne en rond professionnellement et se prend d’affection pour un jeune documentariste de la génération Y, très carriériste et sans morale (joué par l’excellent Adam Driver, le chum de Lena Dunham dans Girls), sous ses dehors hipster et vintage.

Les dialogues sont savoureux et intelligents. Au-delà de la comédie amusante, on touche à l’angoisse profonde de vieillir et de se maintenir en déséquilibre pour ne pas sombrer dans une routine asphyxiante. Le couple Ben Stiller et Naomi Watts, après avoir tenté de remonter les aiguilles de l’horloge, se tournera vers l’avenir. Mon collègue André Lavoie parlait d’un digne hériter de Woody Allen, avec raison.

Les salariés sont les êtres les plus vulnérables du monde capitaliste : ce sont des chômeurs en puissance

Aimé L’art d’être intéressant (en 10 leçons) de Jessica Hagy (éditions de l’Homme). C’est vraiment le genre d’ouvrage à avoir sous la main si on désire un coach personnel à bas prix (14,95 $). De courtes phrases (avec des dessins) à répéter comme des mantras. On ouvre le bouquin n’importe où et on y pige de quoi démarrer la journée. « Acceptez votre étrangeté », « Inscrivez-vous ! », « Bavardez », « Ne soyez pas timide », « Pourquoi pas ? », « Modifiez votre horaire », « Attaquez-vous aux choses difficiles », « Faites un travail qui sort vraiment de l’ordinaire », « La sécurité présente souvent un danger », « Allez dehors ! ». Une voix un tantinet excentrique et qui fait du bien dans la solitude du démarchage et de la transition de carrière.

 

Apprécié le livre Voler comme un artiste. 10 secrets bien gardés sur la créativité d’Austin Kleon, un best-seller du New York Times (éditions de l’Homme). Titre original : Steal Like an Artist. C’est le même genre d’ouvrage que le précédent, un peu livre de recettes, un brin motivateur de conscience. Celui-ci s’adresse au créateur endormi, ce que nous sommes tous à plusieurs égards. J’aime bien la règle no 5 : l’importance des activités parallèles et des violons d’Ingres. Et cette citation : « Ce que vous faites pendant que vous remettez quelque chose au lendemain est sans doute ce que vous devriez faire jusqu’à la fin de vos jours. »

 

Adoré Al Pacino dans le film Dany Collins. Un chanteur vieillissant qui se retrouve avec une lettre que John Lennon lui a écrite, mais qui lui parvient 40 ans trop tard, voilà pour l’intrigue basée sur une histoire réelle. Au-delà des excès de ce chanteur folk un brin quétaine, il y a un Al Pacino magistral qui porte tout le film sur ses épaules. Un feel good moovie et le coup de pouce qu’il faut parfois pour avoir le goût de se réinventer.

   

Retrouvé mes plants de muguet sous la neige… Bon 1er mai !



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