Une occasion en or

Depuis l’adoption de la Charte de la langue française, en 1977, le PLQ n’a pas eu d’autre politique linguistique que celle de l’assouplir, malgré tous les beaux discours sur la fragilité du français dans l’environnement nord-américain et la nécessité de demeurer vigilant.

En 1988, le gouvernement Bourassa n’a utilisé la disposition de dérogation (dite « clause nonobstant ») pour maintenir l’unilinguisme français dans l’affichage commercial que parce qu’il craignait pour sa réélection. Une fois l’élection passée, il s’est conformé au jugement de la Cour suprême et a rétabli l’affichage bilingue pourvu que le français soit « nettement prédominant ».

En 2010, le gouvernement Charest a légalisé les écoles passerelles, qui permettent à un élève inadmissible à l’école publique anglaise de faire un détour par une école non subventionnée, pourvu que son parcours soit jugé « authentique ». Le projet de loi qu’il avait présenté au départ prévoyait aussi de forcer les municipalités à se doter d’une politique linguistique et de modifier la Charte des droits et libertés de la personne de manière à ce qu’elle soit interprétée « en tenant compte du fait que le français est la langue officielle du Québec et de l’importance d’en assurer la pérennité ». Face à l’opposition de la communauté anglophone, ces dispositions ont cependant été abandonnées.

Quand le gouvernement Marois a présenté le projet de loi 14, qui visait notamment à étendre la francisation aux entreprises de 26 à 49 employés, de renforcer l’utilisation du français dans les organismes gouvernementaux ou encore de retirer aux militaires francophones le droit d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise, les libéraux s’y sont opposés catégoriquement.

Qu’il s’agisse de son plaidoyer en faveur du bilinguisme à l’usine durant la campagne électorale ou de son discours tout en anglais lors d’un sommet en Islande, le premier ministre Couillard semble croire que la protection du français ne relève pas de sa responsabilité. Tout au plus se targue-t-il de le parler mieux que plusieurs de ceux qui lui font la leçon.

 

Le jugement de la Cour d’appel qui a statué que les dispositions de la Charte de la langue française ne permettent pas à l’Office québécois de la langue française d’imposer l’ajout d’un descriptif en français à une marque de commerce en anglais lui offre cependant une occasion en or de faire oeuvre utile tout en se refaisant une vertu à peu de frais.

Ni Walmart, ni Costco ne fermeraient leurs magasins au Québec simplement parce qu’il leur faudrait ajouter un mot comme « magasin » sur leur façade ou encore un slogan. On voit mal la clientèle anglophone du PLQ monter aux barricades. Comme seulement sept entreprises sont récalcitrantes, l’impact sur le visage français serait relativement limité, mais voir les libéraux faire un geste en faveur du français pour la première fois depuis l’adoption de la loi 22 (1974) serait un événement en soi.

M. Couillard n’a pas exclu l’idée de modifier la Charte pour forcer la main de ces entreprises. Il est toujours possible de gagner du temps en portant l’affaire devant la Cour suprême, mais il serait étonnant que celle-ci casse le jugement rendu aussi bien par la Cour d’appel que par la Cour supérieure.

 

L’opposition péquiste ne voudrait sans doute pas en rester là, ne serait-ce que pour démontrer les limites des bonnes intentions du gouvernement. Le gouvernement Marois avait préféré retirer le projet de loi 14 plutôt que de trop le diluer pour s’assurer l’appui de la CAQ, mais il ne demande sans doute pas mieux que de relancer le débat.

La Charte a « subi beaucoup, beaucoup de modifications depuis 1977 », a rappelé la ministre responsable de son application, Hélène David, semblant oublier qu’elles ont toutes eu pour effet de l’affaiblir. Elle a donné l’impression d’être ouverte à la possibilité de la modifier pour tenir compte des « projets éphémères », comme la construction du CHUM ou encore celle de l’échangeur Turcot, qui sont confiées à des consortiums étrangers qui fonctionnent essentiellement en anglais et qui ne voient pas la nécessité de consacrer temps et argent à franciser un chantier temporaire.

De façon assez étonnante pour un homme qui voulait faire prendre un virage identitaire à son parti, François Legault estime qu’il ne faut pas forcer les détaillants à franciser leur enseigne. À ce compte, Bureau en gros aurait dû conserver son appellation d’origine, Staples.

L’automne dernier, la CAQ avait présenté une motion réclamant que les entreprises sous juridiction fédérale soient assujetties aux dispositions de la loi 101. Voilà maintenant que son chef voudrait qu’on renonce à imposer le français là où il serait possible de le faire. M. Legault donne parfois l’impression de lancer des propositions pour attirer l’attention sans penser réellement ce qu’il dit. Souhaite-t-il réellement changer le mode de scrutin ?

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23 commentaires
  • Raynald Collard - Abonné 30 avril 2015 03 h 27

    Lanceur de ballos

    François Legault aime bien jouer aux ballons d'essai. Il passe ainsi pour un joyeux réformateur d'estrade qui n'a pas à prouver ce qu'il avance.

  • Cyr Guillaume - Inscrit 30 avril 2015 05 h 17

    On peut rêver!

    Pourtant je ne crois que cela se produise de sitot, pas avec P.Couillard comme premier-ministre, qui, comme tout les p-m du PLQ avant lui, est grandement ottage de sa base anglophone (souvent unilingue anglophone) dut au petit ''bonus'' d'environ quoi...40 à 50 sièges quand une élection se déclenche? Cependant si plus de cas, comme celui des descriptifs en français reboutés récemment par la cours d'appel, et des chantiers Davie, ainsi que le nouveau CHUM se répète, la situation pourrait changer.

    Si la société civile se mobilise en ce sens, rien n'est impossible, et même les ultra-fédéralistes du PLQ-Couillard devront en tenir compte. Après tout rien n'est impossible quand on est de bonne foie, la question à se poser ici est, est-ce que P.Couillard est vraiment de bonne foie? Quand à F.Legault, vous faîtes bien de le souligner, c'est un nonsens assez flagrant pour quelqu'un qui se dit un ''nationaliste moderne''. Il ne veut que des changements qui lui permettront d'arriver au pouvoir bien entendu! Mais avec les péquistes et les libéraux actuellement en poste comme ils le sont, je ne crois qu'il verra cela de son vivant!

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 30 avril 2015 09 h 23


      Vous ne pouvez pas faire la même erreur deux "fois", car la deuxième "fois" ce n'est plus une erreur, c'est devenu un choix.

      Je ne sais pas si P. Couillard est de mauvaise "foi" mais m'est avis qu'il doit avoir un assez bon "foie" pour métaboliser et dégrader toutes les inepties de son propre parti!

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 avril 2015 05 h 32

    M. Legault

    «M. Legault donne parfois l’impression de lancer des propositions pour attirer l’attention sans penser réellement ce qu’il dit.» Vous venez de découvrir ça ??? Il n'est jamais trop tard.

    PL

    • Patrick Boulanger - Abonné 30 avril 2015 08 h 25

      M. Lefebvre, contrairement à ce que vous laissez entendre, je ne crois pas que M. David vient de découvrir cela. À ma connaissance il est le meilleur chroniqueur qui couvre la politique québécoise au Québec.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 30 avril 2015 10 h 19

      Je vous soumet M. Boulanger que ma surprise vient probablement du fait que c'est la première fois que je lis cette critique directe venant de la part de M. David, très ciblée sur le problème. !0 points pour le «bulls eye».

      PL

    • Patrick Boulanger - Abonné 30 avril 2015 11 h 16

      @ M. Lefebvre

      0 point pour le " centre d'une cible "?

      M. Lefebvre, ce n'est pas parce que vous n'avez jamais lu une critique directe à cet égard de la part de M. David que ce dernier ne l'a jamais fait dans le cadre d'une de ses nombreuses chroniques (il en tient trois par semaine dans Le Devoir).

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 mai 2015 05 h 42

      M. Boulanger, je lis ce journal tous les matins depuis 3 ans et la chronique de M. David tout autant. Je sais que M. David n'en manque pas une, c'est sa spécialité en «général». Je relève celle-ci «particulièrement» parce qu'elle frappe exactement le centre du «bulls eye» avec les mots justes, directs et sans fioritures. Permettez-moi de le relever. Et la prochaine fois qu'il le frappera au centre, à mon goût, je récidiverai.

      Bonne journée.

      PL

    • Patrick Boulanger - Abonné 1 mai 2015 14 h 11

      @ M. Lefebvre

      Excusez-moi! Je viens de comprendre ce qui m'a induit en erreur : vous avez exprimé un 10 points pour le centre de la cible et non un 0 point pour le centre de la cible.

  • Clermont Domingue - Abonné 30 avril 2015 06 h 32

    Des mous

    Votre article démontre bien que nos politiciens représentent bien notre monde de mous; des Québécois confus quant à leur identité,indécis quant à leur avenir et hésitants à se reproduire...

  • Jacquelin Beaulieu - Abonné 30 avril 2015 06 h 34

    Les frivoles de la langue ....

    On a eu le loisir de constater la frivolité de Francois Legault et de sa CAQ sur la langue .... Lorsque c'est le temps de passer aux choses sérieuses comme le projet de loi 14 , la CAQ trouve toujours que c'est trop de francais et refuse toutes améliorations de la langue francaise .....
    Tant qu'au parti libéral , on peut le considérer comme un euneuque de la langue car toute proposition d'amélioration est toujours trop .... Faut pas déplaire a sa clientèle anglophone , il va de soi .... Mais pire encore , ce premier ministre qui nous gouverne , ignore complètement les difficultés et les dangers que la langue francaise subie a l'heure actuelle et fait ses discours en anglais lors qu'il nous représente a l'extérieur du Québec .... Nous aurions le premier ministre de la Sakatchewan et on ne verrait pas de différence !!!!!