Un féminisme en trop?

Montréal sera donc hockey pour encore au moins deux semaines, mais la métropole continuera aussi d’être J’accuse jusqu’à la mi-mai. Le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui a annoncé une série de cinq supplémentaires pour sa dernière production. Attendue, notamment en raison de sa distribution de jeunes comédiennes aussi talentueuses que dans le vent, la pièce écrite par Annick Lefebvre et mise en scène par Sylvain Bélanger jouit d’un beau succès populaire ainsi que d’une réception critique fort positive dont la lecture transversale me laisse toutefois avec certaines interrogations.

Une chroniqueuse culturelle a avancé que Lefebvre allait marquer le théâtre québécois. Il demeure par contre étonnant que personne, du moins à ma connaissance, n’ait tâché d’inscrire J’accuse dans une certaine veine historique, soit celle du théâtre féministe québécois, ne serait-ce qu’allusivement. On peut se faire Cassandre par volonté de communiquer avec enthousiasme une intuition de grandeur, mais force est de constater que la mémoire culturelle est une faculté qui oublie.

C’est d’autant plus étonnant dans la mesure où le spectacle prend place dans une saison également marquée, non pas par une, mais bien par deux recréations des Fées ont soif de Denise Boucher — au Théâtre de la Bordée à Québec et par le Théâtre du Lys Bleu à Montréal — et où les créatrices du spectacle Je ne suis jamais en retard, présenté au même Théâtre d’Aujourd’hui en novembre dernier, ont dévoilé que l’impulsion première de leur projet était de revisiter La nef des sorcières, monument féministe monté au Théâtre du Nouveau Monde en 1976.

Si la filiation n’est pas ici revendiquée comme telle, c’est pourtant à cette dernière oeuvre que j’ai pensé au sortir de J’accuse. En raison de la forme, d’abord, soit le choix d’une série de monologues formant une galerie de portraits, portraits de femmes typées, mais dont le discours vient mettre à mal les clichés sur leurs comptes. Par l’exploration, aussi, de certains thèmes que l’on retrouvait dans le spectacle piloté par la défunte Luce Guilbeault, thèmes qui vont du désir à l’exploitation économique. Mais il y a surtout le geste politique de la prise de parole, sans doute moins iconoclaste qu’il y a 40 ans mais quand même, qui consiste à investir l’espace public pour y faire entendre des points de vue résolument féminins, et souvent à vif, sur diverses dimensions du vivre-ensemble.

Un angle mort

Bien sûr, ce n’était pas l’objectif d’Annick Lefebvre que de réécrire La nef, oeuvre d’un collectif d’auteures, s’il faut le rappeler. Il n’en demeure pas moins que la dramaturge, dans le cadre du mot qu’elle signe dans le programme de soirée, parle d’une « pièce féministe (oui, féministe !) », évoquant dans un même élan un « militantisme de l’intime ». Et c’est peut-être là le véritable angle mort de la réception critique de J’accuse.

Parce que, bon, le non-établissement de liens entre cette production artistique et ces possibles ancêtres n’émouvra peut-être que quelques passionnés du passé, dont je suis. Mais j’avoue être préoccupé par les diverses postures critiques à l’égard du féminisme de la pièce. Soit ce dernier est mentionné telle une évidence, sans qu’on s’étende le moindrement sur ses implications dramatiques et scéniques, soit il est au contraire refoulé, parfois assez explicitement, selon une logique voulant que le propos de la pièce s’élève au-dessus de ce genre de considérations pour embrasser plus large et toucher tout le monde.

C’est, chaque fois, un compliment visant à souligner à la fois la diversité des sujets abordés et la force que l’on reconnaît à cette production de grand mérite. Mais en confondant ainsi entre autres l’émetteur (qui parle ?) avec le récepteur (à qui est-ce susceptible de parler ?), plusieurs critiques, hommes comme femmes, font l’impasse sur ce qu’il y aurait de proprement féminin dans ce regard d’écrivaine, et par extension dans ces voix et ces corps d’actrices.

Ce qui est surtout dommage — et inquiétant ? —, c’est que cette généralisation reconduit une vision trop largement répandue d’un féminisme de fermeture, sectaire, qui serait impropre à rejoindre tout le monde et à penser autrement tous les aspects du social. Dans cette logique appréciative qui pousse à dire grosso modo « c’est plus que politique, c’est humain », il me semble que le débat public y perd quelque chose.