Nos ténèbres

Début mai se tiendra à Montréal le Salon de la passion médiévale. Il s’agit d’une manifestation parmi d’autres de cet engouement qui va croissant pour le carton-pâte, le similicuir et le fer blanc savamment moulés à des rêves éveillés.

Pourquoi tant d’hommes et de femmes éprouvent-ils le désir de se réfugier dans un Moyen Âge de composition, de faire ainsi d’une multiplication d’anachronismes la raison de leur vie quotidienne et, partant, de leur soustraction progressive du monde tel qu’il est ?

Dans L’âge des ténèbres, le cinéaste Denys Arcand avait déjà évoqué à sa façon ce rapport étrange qu’entretient notre époque avec ce temps d’il y a mille ans, quand une Europe tourmentée vivait plus ou moins tournée vers elle-même à la suite de la destruction de l’Empire romain, des épidémies, des invasions, des guerres, des famines. Que signifie vraiment ce raidissement présent en faveur d’un tel passé à ce point fabulé ?

Au Salon de la passion médiévale, pour l’amour « de la culture québécoise », on pourra envisager, selon ce qu’en dit la publicité, les résultats d’une audacieuse fusion entre le « set callé » et la tradition perse, moyen-orientale et andalouse. Il y aura même, dans cette veine pour le moins sinueuse, de la « danse orientale fusion ».

L’événement promet de donner aussi à voir une solide troupe de mousquetaires. Pour leur autopromotion, ces hommes en armes posent devant une enseigne de guichet automatique, sans doute afin de montrer qu’ils sont bien de leur temps.

S’offre en plus à vous, mélomanes, le charme unique de la musique « viking métal ». Et à vous, fins palais, la dégustation de plats inspirés de la « gastronomie » toute moyenâgeuse de la Nouvelle-France. À vous encore, milliers de guerriers aux ambitions refoulées, la contemplation méditative d’exercices de formation et d’entraînement « des combattants en armure ».

Pour qui cherche à renouveler son stock de heaumes, de fer forgé ou de chandelles odorantes dignes des plus belles salles de bain du royaume, c’est aussi une occasion en or : des marchands réunis vous proposeront des imitations d’hier pour quelques piécettes d’aujourd’hui.

Bref, à vous tous s’offrent toutes ces choses si finement liées entre elles sous ce même grand chapiteau historique du tout et n’importe quoi.

Un jour de désespoir, peut-être me viendra-t-il aussi l’envie de coudre à la main des pourpoints puis d’apprendre à me battre avec l’épée au poing, selon des adaptations de chorégraphies de cape et d’épée empruntées au cinéma d’Hollywood. Sans doute serai-je plus satisfait de moi ce jour où j’apprendrai enfin à manger ma pâtée de mes doigts, à même une écuelle de bois.

À l’heure du triomphe total du jeu vidéo, une industrie qui génère désormais plus de revenus que le cinéma, l’univers du Moyen Âge se porte bien. La réalité est-elle en passe d’être complètement supplantée par des projections de fantasmes issus d’un Moyen Âge de composition ?

Je doute que tout cela, comme le laissent entendre Denys Arcand et d’autres, ne soit que l’expression d’une simple régression. Et je n’en ris en conséquence qu’à demi, faute de savoir en pleurer.

Quel est le sens profond de ces mensonges sur notre monde qui se prennent soudain pour des vérités ? À quels châteaux forts de notre temps ces adhésions visiblement très fortes tentent-elles de s’attaquer ?

Ces derniers jours, ma paperasse bien classée au bénéfice de notre Trésor public, je me suis rendu chez un aligneur de chiffres professionnel tandis que je songeais à tout cela. Comme d’autres de ses semblables, mon comptable loge au milieu d’un centre commercial. La rue Sherbrooke, me disais-je en roulant pour m’y rendre, se trouve en certains endroits dans l’état d’une vieille voie romaine tout juste bonne à servir de décor pour des médiévales. Elle est moins carrossable à tout le moins que le simple chemin de gravier qui conduit à mon coin de campagne dans l’arrière-pays.

Dans le centre commercial où s’est retranché mon comptable, on se promène en quelque sorte au milieu d’une enceinte de remparts dressés contre le monde extérieur. Tout y est lisse, propre, illuminé, soigneusement balisé. Des visiteurs y arrivent par milliers. L’extérieur pourrait ressembler à une poubelle qu’on ne le saurait pas, tant cet intérieur est parfaitement tempéré. Tout ce qui est agressif est laissé à la rue, au territoire strictement public.

À l’intérieur triomphe la gloire des paradis artificiels créés par les dieux du commerce. L’odeur insistante des désinfectants flotte partout. Est-ce là désormais que se concentrent les seuls espaces de liberté qu’il nous reste ? Le centre commercial, royaume du privé, se présente en tout cas comme une oasis pour le monde entier.

Cette nouvelle passion pour l’univers médiéval n’est peut-être après tout, me disais-je, qu’une tentative absurde pour se sortir de ce monde non moins absurde, un monde où nous ne sommes plus que des pions lancés dans le jeu d’une étourdissante consommation sans queue ni tête.

4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 27 avril 2015 05 h 16

    «Nos ténèbres...»

    Est-ce à dire que nous. d'aujourd'hui. sommes porteurs de lumière, de LA lumière? À la seule et unique lecture de notre compte «Hydro-québécois», je suis porté à répondre que si. Oui, je suis porteur de LA lumière.
    J'ironise.
    J'ai, monsieur Nadeau, que je remercie, focalisé ma lumière sur le même mot utilisé deux fois dans la même ligne d'écriture: absurde. «Mes amis» de l'université de Caen j'ai consultés (cf. Dictionnaire des synonymes) dans le but de m'éclairer. 49 nuancés synonymes du mot «absurde». En tête de ligne:«Insensé, déraisonnable, sot, fou, stupide, aberrant...plus les «autres».
    À mon humble avis, le monde n'est pas absurde. Le «monde» a un sens. Ce que nous, les êtres humains, pouvons y faire dans ce monde relève souvent de l'absurdité. Nous sommes capables de comportements...j'insiste sur ce mot «comportements»... absurdes, insensés, déraisonnables, sots, fous, stupides, aberrants. Le monde en soi est beau...de par sa nature. Je conviens avec vous que que l'Homme est aussi tant et tant capable de comportements «ténébreux» tout comme d'actions lumineuses. Les chemins parfois utilisés, choisis pour y arriver sont parfois composés, faits de grandes périodes de noires «ténèbres»
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 27 avril 2015 06 h 18

    Long

    C'a été long, mais vous y êtes arrivé à la réponse : «se sortir de ce monde non moins absurde, un monde où nous ne sommes plus que des pions lancés dans le jeu d’une étourdissante consommation sans queue ni tête.» Y en a qui vont se battre avec Boco aram pour la même raison. Ils font plus de dommages eux.

    PL

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 27 avril 2015 08 h 33

    Soupape de sureté? Exploitation d'une nouvelle clientèle?

    Bof, une forme différente de carnaval...tant qu'a moi je préfère celui de Salvador do Bahia...plus vrai, plus cosmopolite et plus inclusif, que cette mascarade pour babas cool ou Bobos en mal de vivre..nul, mais quand meme plus drole que ceux qui veulent se joindre comme a écrit Mr Lefebvre a Boco Aram....

  • Jacques Morissette - Abonné 27 avril 2015 08 h 39

    Il faut de tout pour faire un monde.

    Chose bizarre, je me questionnais sur un sujet un peu connexe ce matin. C'est-à-dire notre liberté d'être de plus en plus refoulé à titre personnel, versus la représentation sociale, souvent un statut professionnel, habit que la société voudrait bien nous faire porter, en terme de responsabilité. Les gens qui sont attirés par les représentations de cette époque le font peut-être par un désir inavoué, désir inconscient d'évasion de l'époque où nous vivons.