Le pire métier, la suite

On se disait quoi déjà? Ah oui, que le journaliste est nul. Comme profession s’entend.

Ce métier de fouines et de commères professionnelles est constamment désigné comme un des moins aimés ou admirés dans les sondages de la population, disons à peu près autant que l’huissier ou le contrôleur fiscal. Comme le rappelait la chronique de la semaine dernière, la firme américaine CareerCast vient d’en rajouter en plaçant le prolo de l’info en presse écrite tout en bas de sa liste des 200 choix de carrière.

Des collègues contrariants ont encore une fois joué aux sceptiques jovialistes. La méthode CareerCast serait bancale, par exemple en ne portant pas assez attention aux plaisirs véritables éprouvés par les pros de l’info, malgré le stress amplifié par l’accélération du rythme de production de nouvelles.

C’est vrai que certains résultats de la liste étonnent. Coiffeur de ses messieurs dames se place à mi-liste dans la sélection générale et remporte même la palme comme job la moins stressante de toutes. La perspective d’emploi y demeure excellente avec une progression de 13 % des jobs escomptés en 2015, l’exact envers du journalisme, qui devrait perdre encore 13 % d’emplois. Mais les revenus médians annuels dépassent à peine les 22 000 $ pour les champions du chignon par rapport aux quelque 36 000 $ du reporter coupeur de cheveux en quatre.

Des petits malins ont aussi fait remarquer que des bons jobs, il y en a encore dans le secteur. Bien sûr, Radio-Canada passe la moissonneuse-batteuse dans le Centre de l’information. Évidemment, Le Journal de Montréal se fait maintenant avec le tiers des journalistes d’avant le conflit de travail. Mais les grosses poches du système traditionnel font encore la bonne galette, soit deux voire trois fois le salaire moyen établi par CareerCast.

Certains pigistes plus ou moins reporters et les übervedettes des médias électroniques ne sont pas à plaindre du tout. Ils forment le 1 % de ce monde.

Quelques rares médiacrates polyvalents peuvent cumuler des revenus de centaines de milliers de dollars par année en combinant une ou deux animations de télé, une chronique dans le journal et des participations régulières à des radios. Avec les primes, un roi des ondes radiophoniques montréalaises du matin peut espérer gagner le million. À Radio-Canada, le salaire de la star matinale chute au tiers ou au quart, ce qui fait encore beaucoup.

Les galeux récompensés

Tout cela est juste et bon pour ceux et celles qui en profitent. Mais quelques hirondelles ne font pas un printemps.

Revenons à l’hiver de notre mécontentement, tout en bas, au-dessous de zéro, avec les galeux de la liste. Le palmarès des professions plus ou moins néfastes est paru juste avant l’annonce des prix Pulitzer, les plus prestigieuses récompenses du secteur aux États-Unis, distribuées depuis un siècle. Le journaliste Rob Kuznia fait partie du lot des gagnants de cette profession de perdants. Il reçoit la médaille convoitée et sa bourse de 10 000 $ pour une enquête sur la corruption dans une école de Torrance, ville du comté de Los Angeles.

M. Kuznia a consacré six mois à ce travail de terrain pour traquer le coquin dans le Centinela Valley Union High School District. Il a par exemple découvert que le grand patron de l’organisme scolaire, un des plus pauvres de Californie, était payé 630 000 $, avec un million de bonus et avantages supplémentaires.

Cette enquête exceptionnelle a été publiée dans le Daily Breeze, fondé en 1894, longtemps indépendant, maintenant intégré à un groupe de presse. Le quotidien qui tire à 70 000 exemplaires connaît son lot de difficultés, comme tous les autres, ou presque. La moitié de sa petite salle de rédaction a été éliminée en 2008. Il y reste sept journalistes permanents payés des misères.

M. Kuznia a démissionné il y a huit mois parce que ce salaire lui permettait tout juste de payer son loyer. Il travaille maintenant comme relationniste de la Shoah Foundation, création du cinéaste Steven Spielberg rattachée à l’université de Californie. C’est là, dans son nouvel emploi de rédacteur des communiqués de presse, que l’ex-journaliste de 38 ans a appris qu’il était le champion de son ex-profession.

Il n’est pas le seul transfuge de la fournée 2015. Natalie Caula Hauff reçoit aussi un Pulitzer, cette fois dans la catégorie du journalisme de service public. Sa série en sept parties intitulée Jusqu’à ce que la mort nous sépare, déjà encensée par plusieurs autres prix, traite de la violence domestique. L’ancienne employée du Post and Courier de Charleston en Caroline du Sud est maintenant coordonnatrice des communications pour le gouvernement local.

La tendance lourde est là. Il y a maintenant moins de 50 000 journalistes aux États-Unis pour plus de 200 000 relationnistes. Le rapport est à 1 pour 6 au Québec. Les relations publiques payent aussi davantage, avec une moyenne de 55 000 $ par année là où les journalistes font 65 % de ce montant.

RIP, reporter. Et vive les RP…

À voir en vidéo