Heureux d’un printemps

L’arrivée du printemps à Paris est probablement l’une des plus belles choses qu’il m’ait été donné d’observer. Comme un baume sur les coeurs privés de soleil depuis des mois. J’ai toujours trouvé l’hiver plus oppressant à Paris qu’à Montréal. On vit plus facilement sans chaleur que sans soleil.

Hier, sous un soleil radieux, le petit peuple de Belleville se pressait dans les squares. Et pourtant, ce printemps parisien a des allures étranges. Pour rejoindre le square de Ménilmontant, il faut longer la petite rue de la Duée, qui évoque les « sources jaillissantes » de Belleville qui alimentent la capitale en eau depuis des siècles. On chemine paisiblement, et c’est là qu’un soldat, mitraillette aux poings, surgit au coin du passage des Saint-Simoniens comme si on était à Beyrouth.

Le jeune soldat monte la garde à côté d’un blindé. Il faut quelques instants pour se souvenir que ce cul-de-sac abrite une école juive. Une école si discrète qu’il m’a fallu des années pour la découvrir. Aujourd’hui, on ne peut plus la rater. Matin et soir, deux voitures de police viennent bloquer la rue perpendiculaire pendant que les enfants s’engouffrent dans les cars ou en descendent sans traîner. Les saint-simoniens, ces socialistes utopiques qui au XIXe siècle se réunissaient à deux pas, n’en croiraient pas leurs yeux, eux qui rêvaient d’une société fraternelle et pacifique.

On poursuit son chemin à travers le square où se sont toujours croisés les juifs de Belleville et les Arabes de Ménilmontant sans qu’on puisse les distinguer. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Sur un banc, six femmes voilées discutent entre elles, marquant leur territoire. Quelques mètres plus loin, cinq autres femmes voilées font la même chose. Il y a quelques années à peine, il aurait été exceptionnel d’en voir une seule dans ce square. Les mêmes femmes avec seulement quelques années de moins auraient discuté cheveux au vent.

Il n’est pas difficile de deviner que la pression sociale les a convaincues de se couvrir. De quoi parlent-elles, d’ailleurs ? De celles dont elles ont déjà gardé les enfants et qui ont décidé de porter non pas le voile, mais le niqab. « Bientôt, elles vont partir pour la Syrie », dit l’une d’elle, résignée.

Alors que les jeunes couples d’ascendance européenne s’enlacent, à deux pas, s’affirme une ségrégation sexuelle de plus en plus marquée avec le temps. Les maris sont au café, à fumer. Des cafés où, contrairement à la tradition de mixité constitutive de l’identité française, pas une seule femme ne met les pieds. Les garçons, eux, traînent au coin de Borrégo et Télégraphe. Là encore, pas de filles. Comme si la rue était interdite à celles-ci à partir du coucher du soleil.

 

Nous ne sommes pas ici dans une banlieue pauvre. Simplement un quartier populaire de Paris qui n’a rien d’un ghetto et où les populations se mélangent depuis toujours. Pour combien de temps encore ? Un quartier comme celui où vivait Sid Ahmed Ghlam, arrêté inopinément cette semaine. Cet étudiant discret arrivé en France avec sa mère au titre de la réunification familiale avait planifié une tuerie à la sortie de la messe dans deux églises catholiques de Villejuif.

Étudiant en informatique, il n’avait pas de casier judiciaire et vivait dans un foyer étudiant pour à peine 200 euros par mois. Une aubaine dans la capitale. Sid Ahmed Ghlam ne correspond pas du tout au profil du petit délinquant qui se radicalise en prison et se tourne vers l’islam. On dit qu’il recevait ses ordres de Syrie, où on lui aurait ordonné de viser des églises et indiqué où récupérer des armes. Heureusement, ce terroriste amateur a mis la police sur sa trace en se blessant accidentellement. Faudra-t-il bientôt poster des militaires devant les églises le dimanche ?

Dans les années 1970, nos parents avaient eux aussi connu le terrorisme. Terrorisme de pacotille à côté de celui d’aujourd’hui. Que pèsent en effet les Brigades rouges italiennes et la Fraction armée rouge allemande à côté de l’État islamique ? Que représente cette frange de la petite bourgeoisie universitaire radicalisée où se recrutaient ces jeunes terroristes à côté de l’immense bassin de l’islamisme radical où puise l’État islamique ? À côté des meurtres de masse imaginés par les terroristes islamistes, la Bande à Baader passerait pour une bande d’amateurs.

La philosophe Hannah Arendt avait parlé de la « banalité du mal » en désignant le nazisme. On pourrait parler aujourd’hui du terrorisme ordinaire tant celui-ci semble en voie de devenir un élément de notre vie quotidienne. Selon le juge antiterroriste Marc Trévidic, au moins six projets d’attentats du genre de ceux planifiés par Sid Ahmed Ghlam auraient été déjoués durant les trois mois qui nous séparent des attentats de Charlie Hebdo.

Étrangement, le ministère français de l’Éducation a choisi cette même semaine pour laisser couler sa réforme des programmes d’histoire. On y apprend que ceux-ci seront allégés et que si l’histoire de l’Islam devient obligatoire, celle des guerres de religion et de la naissance de l’humanisme ne le sera plus. Des fois que cela nous ferait trop penser à ce qui se déroule sous nos yeux.

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23 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 avril 2015 06 h 16

    Une autre superbe chronique

    Bravo !

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 avril 2015 08 h 44

    Le suicide français

    Et dire que l'on a diabolisé des polémistes comme Éric Zemmour, qui ont consacré leurs vies à tenter de réveiller l'instinct de survie des Français. Avec l'arrivée massive d'immigrants, en majorité de jeunes hommes musulmans et de cultures totalement étrangères à celle de la France, les tensions sociales, pour ne pas dire raciales, mais aussi les attentats et la stigmatisation des "Français de souche" ne feront qu'empirer. Le livre de Zemmour, Le suicide français, que plusieurs commentaires à la télé avaient présenté comme l'oeuvre d'un islamophobe, et le livre de Jean Raspail, Le camp des saints, prennent tout leur sens dans l'actualité. Les Français sortiront-ils de leur torpeur avant qu'ils ne disparaissent complètement?

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 24 avril 2015 16 h 42

      Chère Madame
      Je n'en crois pas mes yeux de lire vos propos... C'est du racisme à l'état pur, ou pire encore une totale méconnaissance des conditions de vie des emigrés vivant en France.
      Vous serez certainement une adepte de Mr Jean Marie le Pen (que cela ne m'étonnerait guère, qui a le meme style et les memes paranoias que le Front National projette que vous avez l'air de vivre...
      Je suis Francais vieille France, ( d'origine) et j'ai réalisé seulement une fois sorti de cette puanteur xénophobe , à la mode dans le reste de ma famille , que j'étais vraiment chanceux d'avoir pu m'établir au Canada. Mon nouveau pays où la société est plus tolérante, sur d'elle meme, non colonialiste, et ne prétend pas donner des lecons de morale au reste du monde.
      Peut etre qu'un peu de retenue, ou de jugement plus équilibré, vous ferait voir les Autres Étrangers avec plus d'ouverture. Ne vous en faites pas les Arabes ( les Musulmans ) ne vous mangeront pas ....Ou alors devenez porte parole du Front National lors des prochaines élections dans le cadre de representant des Francais a l'étranger. Bonne Chance!

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 avril 2015 22 h 41

      Monsieur de Ruelle, votre vive réaction et vos accusations de racisme ne changeront rien à la réalité ni n'affecteront mon intégrité. Je suis mariée à un homme depuis 30 ans, qui est arrivé au Canada à titre de réfugié politique, victime de l'horrible guerre Iran-Irak. J'ai appris sa langue et à vivre parmi la communauté iranienne pendant toutes ses années. Je connais très bien la dure réalité de l'immmigration, de l'exile pour les réfugiés politiques, en plus d'avoir ma propre histoire de Québécoise vivant hors Québec, moi-même déracinée parmi d'autres déracinés. Soit dit en passant, il n'y pas plus islamophobes que les gens qui ont vécu dans des pays islamiques et qui ont été persécutés sur la base de leurs convictions, de leur athéïsme, de leur apostasie, et j'en passe. L'ouverture, Monsieur, commence par l'amour propre, d'abord, et la fierté de ce que nous sommes.

      Vous auriez pu vous contenter de commenter l'article de M. Rioux qui n'y va pas non plus avec le dos de la cuillère et qui nomme bien un chat, un chat, ce que j'admire chez lui.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 25 avril 2015 09 h 22

      Mme Lapierre
      Je regrette d'abord mon commentaire quand a mon insinuation de racisme a votre égard, par contre je ne comprend pas votre croisade envers une certaine partie de la population migratoire, et cela avec tous le respect qui vous est du, votre obsession me laisse perplexe.
      Mais bon après tout vous etes libre d'écrire et de penser ce que vous voulez.
      Quand a notre cher correspondant Mr Rioux, des fois il est de bon ton et plus facile, réconfortant, sécurisant d'hurler avec les loups..... Et encore une fois je regrette d'avoir attaque une personne et non les idées... mais qui est parfait? Pas moi en tout cas.
      Bon Week end
      Pierre m de ruelle de boisson de chazelle

  • Sylvain Rivest - Abonné 24 avril 2015 08 h 49

    le mal de la religion

    Ça tombe bien car l'humanité est une tare pour la planète.

    Disparaissons au plus sacrant et alors botter le cul des dieux!

  • Robert Aird - Abonné 24 avril 2015 09 h 17

    Réforme du programme en histoire

    Et moi qui croyais les Français plus éveillés que nous en matiѐre de cours d’histoire! On va y enseigner l’histoire de l’Islam, mais plus les guerres de religion qui ont pourtant ravagé la France pendant 40 ans et ni l’humanisme qui marque encore tant nos valeurs et institutions? Votre chronique me fait penser que le dernier roman de Houellebecq s’éloigne de la fiction pour s’approcher dangereusement de la réalité.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 24 avril 2015 09 h 22

      Espérons que les Français s'insurgeront contre la destruction de leur civilisation avant qu'il ne soit trop tard. En attendant, des milliers, et plus tard des millions de clandestins déferlent sur tout l'Europe, et un attentat au Vatican vient d'être démantelé... en plus des tentatives d'attentats dans des églises de France qui a fait une victime, une jeune mère d'une trentaine d'années, tuée dans sa voiture.

  • Robert Laroche - Abonné 24 avril 2015 10 h 56

    Belleville-Paris

    Il faut comprendre ce qui se passe à Belleville un quartier de Paris pour comprendre ce que les politiciens d'ici nous prépare. Merci de dire !

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 24 avril 2015 16 h 00

      J'espère que Bouchard Taylor vont commencer à comprendre.