La poésie comme mode de vie, en vain

L’auteur d’Atavismes, Maxime Raymond Bock, revient avec la novella Des lames de pierre.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’auteur d’Atavismes, Maxime Raymond Bock, revient avec la novella Des lames de pierre.

Des juxtapositions de mots inattendues, de l’évocation, beaucoup. Mais sans enflure. Quelque chose de pur, d’épuré, dans la prose. Alors qu’on patauge dans le glauque. Quelque chose de jubilatoire, mais sur fond noir.

Écriture des contrastes que celle de Maxime Raymond Bock, jeune trentenaire montréalais récompensé par le prix Adrienne-Choquette de la nouvelle en 2012 pour son recueil Atavismes (Quartanier). Dans Des lames de pierre, court roman ou novella, le mélange de dureté et de sensibilité est frappant.

Dureté de la vie, avec ses désenchantements, ses errements, ses écueils, ses échecs, sa dégradation inévitable, sa décrépitude et sa finitude implacables. Puis, ce qu’il reste de nous au final, quand elle nous a quittés.

Dureté du regard sur cette chienne de vie qui ne fait pas de cadeaux. Et pourtant, sensibilité sous-jacente, qui agit de façon souterraine. Qui pourrait ressembler à de la compassion, envers les tourments, les revers qui nous sont réservés.

Les tourments, les revers qui sont réservés à un homme en particulier ici : Robert Lacerte, né en 1941 dans une famille nombreuse, mort dans l’oubli en 2009. Il rêvait de devenir poète. Toute sa vie, celui qu’on surnommait Baloney a écrit et réécrit, dans une obsession maladive, des bouts de poèmes. Mais sans originalité, sans talent.

C’est un jeune écrivain qui nous raconte son parcours. Pour le sauver de l’oubli, justement ? Il a rencontré Baloney, déjà vieux et malade, dans un parc, autour d’une lecture de poésie. Le jeune écrivain était alors en plein désert littéraire. Panne d’inspiration.

Après un premier recueil de poésie demeuré pour l’essentiel confidentiel, il n’arrivait plus à écrire, trop pris par ses responsabilités familiales, entre autres : deux petits enfants grouillant de vie, une blonde occupée de son côté.

Au premier abord, le jeune a vu dans le vieux un mentor possible. Puis, constatant la pauvreté de sa poésie, il a vu un sujet d’inspiration possible dans le personnage lui-même : un hurluberlu solitaire en fin de vie, un poète raté croulant sous des tonnes de papiers griffonnés de sa main dans son appartement fouillis.

L’autre, pour sa part, a vu chez le jeune un moyen possible de passer à la postérité et a entrepris de lui raconter sa vie. Par bribes, entre deux quintes de toux. Depuis son enfance à Saint-Donat jusqu’à aujourd’hui, depuis sa naissance dans ce qui ressemblait à l’ancien monde jusqu’à sa déchéance généralisée dans ce monde urbain déshumanisé.

Héros ou sujet ?

C’est l’histoire d’un gars parti de rien, qui au final n’est arrivé à rien. L’histoire d’un gars qui a connu les camps de bûcherons, comme aide-cuisinier et aide-ménager. Un gars sans instruction qui a découvert la poésie adolescent et en a fait sa raison de vivre, envers et contre tout.

Un paumé, au fond. Qui a tourné le dos à l’ancien monde dont il était issu, qui rêvait d’absolu, mais qui s’est défoncé dans la drogue, dans l’alcool, qui s’est perdu dans des aventures sans lendemain, des voyages hallucinants en Amérique du Sud. Qui a connu un temps la vie de sans-abri, avant de s’enfoncer dans un travail routinier. Sans jamais perdre de vue sa passion : l’écriture de poèmes. En vain.

Triste à mourir, cette vie, oui. Le jeune écrivain nous la raconte en alternant avec l’évolution de la relation qu’il tisse avec Robert Lacerte. Une relation qui ressemble bientôt à de l’amitié. Et se transforme en relation d’aide envers un homme malade, mourant, seul au monde. Car « on n’entre pas sans péril dans la vie d’un autre, si insignifiante soit-elle ».

Toutes sortes de questions, en cours de route. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux, dans ce qu’a raconté le vieux poète sur sa vie ? Et ce qu’entreprend à son tour de raconter le jeune est-il fidèle au récit de Robert Lacerte ?

Plusieurs questions sur l’écriture, en fait. Des considérations sur les écrivains vampires, qui se nourrissent des autres, de leurs malheurs, qui se les approprient, même lorsque devenus des amis. De quel droit ?

Surtout, comme un leitmotiv : que vaut une vie ? Que vaut une vie passée à écrire dans le vide ? À écrire et réécrire de la poésie sans originalité, sans talent ?

Elle vaut au moins qu’on la raconte. Même en comblant les vides par l’imagination. Même si tout n’est pas vrai. Même si tout est inventé, à la limite.

Elle vaut au moins un livre, cette vie ratée. Celui, réussi, que l’on tient entre les mains.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

Je ne peux m’empêcher de me trouver profiteur. Je ne sais pas ce qui serait advenu de mon écriture dans d’autres circonstances, on ignore comment aurait été la vie à droite quand on a pris à gauche. Sans Robert, j’aurais probablement recommencé à écrire de toute façon. D’une autre façon. Mais c’est tombé sur lui, j’en ai tiré le plus de jus possible. En même temps, j’ai été la seule personne à l’accompagner jusqu’au bout.

Des lames de pierre

Maxime Raymond Bock, Le Cheval d’août, Montréal, 2015, 112 pages

2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 25 avril 2015 07 h 25

    La poésie cette aptitude qui a besoin du temps pour être appreciée a sa juste valeur

    La poésie, la vie, en train de se dire et de s'écrire, parfois civilisé et d'autres fois violente, en fait ne dit-on pas que la poesie ne se commande pas, quelle ne peut qu'être éprouvée et ce sans parlé de l'écriture ne pouvant etre de trop ou pas assez, cette aptitude qui a besoin du temps pour être appréciée

  • Jacques Bélanger - Inscrit 27 avril 2015 06 h 03

    la poésie c le language de l'âme

    quand on la fait parlé....elle existe....ellle vit..elle survie...
    même si les bouts de papier , ne vont jamais dans un livre.
    Ce n'est pas si important...