Dramatique pour la démocratie

Mieux vaut vous habituer tout de suite aux hausses de tarifs de garderies, d’électricité, aux coupes dans les CHSLD, à l’abolition d’organismes régionaux, aux pharmaciens moins bien payés, aux minières libérées de l’obligation de fournir des renseignements sur leurs activités. Toutes ces questions, et bien d’autres, sont désormais coulées dans le béton depuis l’adoption du projet de loi 28, peu avant minuit, lundi dernier. Bien que l’opposition à cette loi fourre-tout était quasi unanime — non seulement de la part des partis adversaires, mais également de la majorité des gens reçus en commission parlementaire — le gouvernement a décidé de couper court aux débats. « Rigueur budgétaire » oblige.

Il n’y a pas que les étudiants qui ont des cache-faces, finalement. Le gouvernement à Ottawa, qui en a fait sa spécialité, semble avoir transmis le goût de l’opacité au gouvernement à Québec. Réagissant au recours au bâillon, le deuxième en trois mois, et surtout au salmigondis indigeste imposé, la députée de Québec solidaire, Manon Massé, qualifiait la manoeuvre de « dramatique pour la démocratie ».

La « harperisation » est bel et bien dans l’air. Seulement, elle n’affecte pas uniquement le gouvernement Couillard. Depuis les jeux de passe-passe entourant la charte des valeurs (soi-disant) québécoises, le Parti québécois accuse lui aussi son propre déficit démocratique. Le style bouche cousue de Pierre Karl Péladeau, comme exemple plus récent, vient immédiatement en tête. Et que dire des huées de militants péquistes au moment de questionner le candidat en tête, le même PKP, au sujet de conflits d’intérêts ? Suis-je la seule que ça dérange ? Visiblement, la majorité des militants (59 %, selon les derniers sondages) sont prêts à lui faire un chèque en blanc à cause de son beau galbe souverainiste et son passé d’homme d’affaires important. Au plus fort la poche. Ça n’augure rien de bon pour la transparence et l’imputabilité d’un éventuel gouvernement péquiste. Je trouve aussi malaisé que les trois autres élus dans la course, Martine Ouellet, Bernard Drainville et Alexandre Cloutier, aient cessé de talonner M. Péladeau au sujet de Québecor, de peur de perdre des plumes auprès des militants. La censure appelle la censure.

Les nouveaux barbares, dont se plaignait dans ces pages l’écrivain Jean Larose, n’ont pas seulement perdu le goût de la langue, « le français de la liberté », ils ont également perdu un certain sens de la démocratie. C’est d’ailleurs bien commode d’avoir des étudiants cagoulés par les temps qui courent ; ils sont les parfaits boucs émissaires pour ce qui est d’épingler les entorses démocratiques sur le dos de gens qui nous dérangent. De la même façon que la hantise des femmes voilées — du temps de la charte, mais encore aujourd’hui — nous empêche d’évaluer la véritable égalité hommes-femmes, nous conforte constamment dans nos choix, les dérapages étudiants à l’UQAM nous confortent dans l’idée que c’est eux le problème. L’écran de fumée créé par les radicaux nous empêche de nous regarder dans le miroir pour ce qui est de la transparence et l’imputabilité des élus.

Quand on en arrive à justifier le recours aux policiers à l’intérieur des murs d’une université comme un geste somme toute normal, sans atteinte à l’idéal universitaire ni répercussions sur la « libre circulation des idées », on ne peut qu’en conclure que la démocratie a vu de meilleurs jours. L’université aussi.

La situation est complexe, bien sûr, et rien ne peut excuser les agressions gratuites de la part de certains étudiants. Le manque de règles claires encadrant les manifestations étudiantes — en l’absence d’un leadership fort, notamment — attise en plus le panier de crabes. Mais de là à prétendre que les dérapages sont entièrement du côté étudiant, pas du tout du côté de ceux qui détiennent le gros bout du bâton, c’est de ressasser un douloureux déjà vu, l’arrogance du gouvernement Charest d’il y a trois ans. Comme dit Gérald Larose, aujourd’hui professeur à l’UQAM : « Ça ne se peut pas que la judiciarisation, la répression et les tribunaux [fassent] la paix à l’UQAM ». Il suppliait du même souffle le recteur Proulx d’ouvrir « une table pour dialoguer ».

C’était le 9 avril. Le dialogue, si je ne m’abuse, se fait toujours attendre. Si l’idéal démocratique est à parfaire du côté étudiant, il l’est tout autant chez ceux qui ont la prétention de gouverner.

30 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 22 avril 2015 02 h 57

    Pourquoi faut il que les plus forts s'acharnent sur les plus faibles

    Madame que j'aime votre texte, peut etre que l'état devrait donner l'exemple, peut etre faudrait-il définir autrement les besoins et la necessité surtout que nous en voyons rarement la couleur, mais peut etre est ce trop demander a une génération qui ne pense que commerce, on va dire comme Rimbaud pourquoi faut il que les plus forts s'acharnent sur les plus faibles

    • Jean-Marc Simard - Abonné 22 avril 2015 14 h 05

      Parce que le plus fort ressent une jouissance animale à prendre le pouvoir sur l'autre en lui imposant sa volonté...Taper sur le plus faible lui donne l'impression d'être le plus fort et d'avoir de la personnalité...Mais ce n'est qu'une impression...

    • Gilles Théberge - Abonné 22 avril 2015 16 h 23

      À la question que vous posez Thucydide y a répondu il y a fort longtemps quand il écrivait :« les forts font comme ils l’entendent, et les faibles souffrent comme il se doit ».

      Les siècles ont passé, la réalité demeure.

  • Denise Lauzon - Inscrite 22 avril 2015 03 h 31

    Le baîllon en attendant les élection


    Parce qu'il est en début de mandat, le Gouvernement Couillard se comporte comme comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, mais quelques mois avant les prochaines élections, il fera comme les Conservateurs font actuellement, il passera en mode séduction.

    Pour ce qui est de PKP, on peut dire que les Québécois se laissent facilement séduire. Ça me rappelle la vague orange aux dernières élections fédérales alors que les Québécois s'étaient laissés séduire cette fois-là par Jack Layton, ce qui a permis à Stephen Harper de reprendre le pouvoir.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 avril 2015 06 h 20

    … que censurer ou diffuser ?

    « La censure appelle la censure. » (Francine Pelletier, Le Devoir)

    De par divers intérêts, on-dirait que la « censure » (A), contrairement au mode diffuseur coexistant, cherche à limiter-paralyser, moyennant règles et conventions (paramètres d’existence-présence), tout autant le libre-arbitre que l’exercice d’expression et du vivre-ensemble libres et volontaires, des personnes, ressources et services !

    Si, en effet, la Gouvernance actuelle convie tant l’Opposition que le peuple à se taire, ou à être bâillonnés ;

    Si, en effet aussi, se présentent des situations cocasses inusitées ou « barbaresques » (course à la direction du PQ, manifestations … .), et ;

    Si, d’effets endiablés, tout Québec tend à « néo-duplessiser » (se) sa liberté-choix d’expression-existence, on serait comme invité à revivre quelques noirceurs appréhendées !

    De ces « si-si », drôle à dire, …

    … que censurer ou diffuser ? - 22 avril 2015 -

    A : http://fr.wikipedia.org/wiki/Censure

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 avril 2015 09 h 05

      Pensée d’auteur :

      « Si la censure limite la diffusion (du libre-arbitre, de l’expression), la diffusion, quant à elle, risque d’élargir la censure si-si et si ! »
      (Fafouin-Marcel, 22 avril 2015)

  • Josée Duplessis - Abonnée 22 avril 2015 06 h 31

    M.Larose

    J'ai déjà entendu parler M.Larose et ce que j'ai retenu n'était que des propos hargneux envers tout ce qui s'appelle parti québécois. C'était un véritable règlement de compte qui vient de je ne sais pas où mais ce n'était pas crédible. Alors de le citer ici ne m'inpire aucune confiance.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 avril 2015 07 h 14

    Avez-vous remarqué ?

    Partout où l’on regarde, quoi que ce soit dont on parle, personnes ne sont jamais tous d’accord; même dans les commentaires des gens dans les journaux. Ça tire à gauche, ça tire à droite, en haut, en bas, tout droit, tout croche. Même dans cet article qui débute en attaquant le gouvernement en place, l’attention est vite retournée vers la cible préférée : PKP.

    On s’amuse à être «contre». Contre quoi ? Contre tout et rien. Quand on ne trouve pas assez de raisons pour chialer, on retourne dans le passé et quand il en manque, on prédit l’avenir. J’ai même lu dans un commentaire «L’esprit social est tellement pourri ici que j’ai dit à mes enfants d’aller ailleurs» au lieu de leur inculquer cet esprit qui manque chez-nous. Parlez-moi d’un esprit communautaire profond.

    Revenons au gouvernement. Que fait-il ? Il réagit ! Voyant cette cacophonie, il décide de l’extraire de l’équation. Comment diriger un peuple qui n’a aucune idée de ce qu’il veut ? Rép : Tu ne t’en occupes pas; tu passes outre. Tu leur pousses quelques trivialités pour les occuper et tu gouvernes comme tu l’entends. Un peu comme dans le temps où tout ceci se passait dans les corridors mais maintenant directement à la tête, au vu et au su de tout le monde, à l’Assemblée nationale. Au lieu de nous choisir des «représentants» nous avons élu des «experts»; et ils font exactement ce que leur expertise leur permet de faire : Ils «dirigent».

    J’ai aussi lu souvent : «Le Québec mérite mieux». Erreur : Le Québec a exactement ce qu’il a voté pour : Des «Dirigeants» ! La Commission Charbonneau a démontré un manque : La «direction» ne se fait pas à un niveau assez élevé, elle a donc été élevée au plus haut palier et par «nous»; nous qui les avons élu ! À la fin de tout : Qui est responsable ? Devinez; c'est «nous» !

    Nous avons déjà choisi nos «sauveurs» et ils se nomment Couillard et ses experts. Évidemment, nous ne sommes plus d’accord. On ne se refait pas.


    PL

    • André Savary - Abonné 22 avril 2015 08 h 53

      malheureusement trop vrai...ti peuple...on est loin d'un pays à nous...vraiment très loin...

    • Gaston Bourdages - Abonné 22 avril 2015 09 h 31

      Mercis monsieur Lefebvre pour cette fort pertinente invitation à des ou à au moins un...examen de conscience sur l'auto-responsabilisation. Votre paragraphe débutant par «Revenons au gouvernement» se veut à lui-même fort descriptif.
      Plus mes cheveux «grisonnent», plus ils ont le goût, si près du besoin d'entendre, d'écoûter un.e professionnel.le du monde politique nous «casser les oreilles» (j'ironise) avec un vrai projet de juste société. Il est vrai que je suis ou un «pelleteux de nuages ou de boucane» et que j'habite un «pays» appelé «utopie»
      Sauf que l'espoir et l'espérance dont je ne suis l'inventeur m'habitent. Des propos comme les vôtres m'y nourrissent.
      Mes respects à vous!
      Gaston Bourdages,
      Auteur - Conférencier.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 22 avril 2015 14 h 15

      Quand l'un dit «blanc», il y en a toujours un autre qui va dire «noir»...La dynamique naturelle de notre monde en est une d'opposition souvent bipolarisée...Telle est la dialectique naturelle qui commande l'évolution de ce qui est...Toute thèse suppose son antithèse...Et la synthèse qui en résulte est toujours remise en question, le tout évoluant en spirale...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 23 avril 2015 08 h 40

      Est-il obligatoire que cette spirale soit descendante ?

      PL