Diversifier les actifs

L’organisme Diversité artistique Montréal (DAM) annonçait officiellement hier la mise sur pied d’un nouveau programme de mentorat. Celui-ci s’adresse à de jeunes artistes issus de l’immigration ou des minorités ethnoculturelles et vise à combattre « la difficulté d’accès aux réseaux professionnels » à laquelle ces derniers font tout particulièrement face.

Actif depuis bientôt dix ans, DAM s’est déjà fait connaître par la mise sur pied des Auditions de la diversité, une vitrine où sont conviés les décideurs des milieux théâtraux, télévisuels et cinématographiques. L’actuelle initiative de pairage entre créateur de la relève et mentors couvre cette fois une part plus large du spectre artistique, notamment par la collaboration du Regroupement québécois de la danse, du Regroupement des artistes en arts visuels du Québec et de la Société professionnelle des auteurs et des compositeurs du Québec.

L’organisme dirigé par l’ethnologue Jérôme Pruneau est également intervenu, en janvier dernier, lors du débat soulevé par l’emploi d’un comédien blanc au visage peinturluré de noir pour incarner le hockeyeur P. K. Subban dans le spectacle 2014 revue et corrigée, présenté au Théâtre du Rideau Vert. Dans une lettre ouverte envoyée aux médias, DAM écrivait : « Et si, au fond, plus personne ne trouvait le blackface ni de bon goût ni vraiment drôle en 2014 ? Il serait vraiment temps d’évoluer, de comprendre qu’il y a des acteurs et actrices noires de talent et qu’il serait bon de les voir justement dans ce type de productions. »

Les bonnes intentions

L’épineux sujet de la sous-représentation a été soulevé publiquement en France il y a quelques semaines, alors que le Théâtre national de la Colline présentait la première cohorte issue de son programme « 1er Acte ». Cette initiative, pilotée par le metteur en scène Stanislas Nordey, vise à soutenir la préparation d’une vingtaine de jeunes artistes « ayant fait l’expérience de la discrimination à travers leurs parcours professionnel et personnel » et souhaitant notamment tenter leur chance au concours d’entrée des grandes écoles d’art dramatique. On leur offrait dans ce cadre formation technique, classes de maître, rencontres avec des professionnels et billets de spectacles.

Mais voilà, plusieurs artistes militants se sont présentés audit événement avec en tête des questions bien précises pour Nordey, nommé en septembre dernier à la direction du Théâtre national de Strasbourg (TNS), ainsi qu’à Stéphane Braunschweig, qui dirige pour sa part La Colline. Nombreux sont ceux et celles qui voulaient ainsi savoir pourquoi les deux institutions, massivement soutenues par l’État français, étaient si peu promptes — c’est un euphémisme — à engager des comédiennes et comédiens issus de la diversité et ayant pourtant déjà en poche leur diplôme des conservatoires et écoles nationales. Bref, encourage-t-on des aspirations que l’on ne sera pas prêt à soutenir par la suite ?

Au TNS, Stanislas Nordey souhaite mettre en place une politique de parité hommes-femmes au sein des équipes artistiques, aussi bien sur la scène qu’au chapitre de l’écriture et de la mise en scène, ce qui est fort louable. Dans un article touffu publié sur le site Slate.fr, la réalisatrice Amandine Gay, revenant sur le débat houleux ayant eu lieu à La Colline, soulevait quant à elle la délicate question des quotas quant à l’engagement d’interprètes non blancs, un motif âprement discuté dans le monde anglo-saxon.

Prônant des choix de distribution ne faisant pas de cas de la couleur de la peau (« color blind casting »), Gay écrit avec justesse : « S’interroger sur la question des emplois au théâtre et le fait que les corps non blancs soient porteurs de sens et n’aient de fait pas accès à l’universalité des rôles consiste aussi à faire l’impasse sur la dimension performative et transformative de l’illusion théâtrale. »

Si le débat est peut-être moins épidermique chez nous, il n’en demeure pas moins sain de s’interroger sur quelques angles morts d’un champ artistique affichant un certain nombre de prétentions quant à son ouverture et à sa capacité à refléter et à interroger le social. La compagnie Projets Hybris, qui livrait l’automne dernier aux Écuries son spectacle Propositions for the AIDS Museum, présentera le 28 mai prochain à l'Usine C une journée d’études portant sur la sous-représentation criante de nombreuses identités minoritaires ou marginalisées sur la grande scène des arts vivants. Généreuse occasion de nous faire sortir un peu de nos ornières.