Depuis Crémazie

À Québec, sa librairie promettait de le faire vivre. Elle finit plutôt par le pousser à l’exil et le tuer. Il fallut quêter pour enterrer Octave Crémazie dans un cimetière où on perdit vite sa trace.

En fuite devant ses créanciers, Crémazie se retrouve en France. En 1871, il y est lorsque la guerre entraîne dans son sillage de profondes perturbations sociales et politiques. Une partie de la population de Paris souhaite se soustraire à un système à l’appétit vorace qui se nourrit de la misère du pauvre monde. C’est la Commune.

Écrivain sensible, Crémazie semble incapable de prendre la juste mesure de ce qui se joue devant lui, tout réfugié qu’il est dans une forme de confort intellectuel hérité des curés de la pensée.

Il craint de voir poindre le nez de la Révolution, celle de 1789 comme de 1848. « Vienne le jour de la délivrance » de ces socialistes, espère Crémazie. « En voyant toutes les folies du régime qui a pris pour devise : liberté, égalité, fraternité, on se prend à soupirer après le gouvernement du grand Turc », écrit-il, tout favorable qu’il est aux régimes autoritaires.

Si Crémazie n’a pas tort à propos de certains excès évidents des révolutionnaires, comment peut-il ne pas voir qu’un mouvement qui en appelle aux droits de l’Homme, à l’autonomie de l’individu, à la défense de valeurs universelles et à l’importance de l’éducation mérite, au-delà de ses dérapages, plus de considérations que les tristes pingreries d’un pouvoir tout occupé à engraisser ses seuls parasites ?

Crémazie n’est pas seul en son genre. D’autres écrivains, dont George Sand, très dure, parlent de « l’infâme Commune ». Mais on trouve au moins quelques phares, tels Arthur Rimbaud ou Jules Vallès, qui aident à voir ce soulèvement pour ce qu’il est : un appel venu des profondeurs du monde social pour qu’advienne enfin le règne d’une société plus juste.

Crémazie ne dira pas un mot des exécutions de masse et de la répression sauvage qui s’abat sur les défenseurs de la Commune. Les Crémazie d’aujourd’hui ne parlent pas davantage des coups portés contre leur société, mais ils s’empressent de hurler tout en qualifiant de loups ceux qui, bien que parfois malhabiles, tentent de lui prêter secours.

Au Québec, durant la Crise d’octobre 1970, faut-il s’étonner que la compréhension des luttes sociales soit tellement en retard qu’elle nous ramène à la Commune de Paris ? À Montréal, tandis que la panique monte, le personnel politique qui entoure le maire Drapeau se lance dans la lecture de livres consacrés à la Commune, certain d’y trouver un mode d’emploi pour percer une réalité qu’il se refuse à regarder en face.

En 2015, plusieurs n’en sont-ils pas à essayer encore de comprendre les revendications de leur société à l’aune de celle d’hier ? Les années 1960 reviennent à ce titre sans cesse, comme s’il s’agissait du mètre étalon.

Corbo, du réalisateur Mathieu Denis, pourrait être perçu comme l’un de ces prêches à la gloire des années 1960 si ce beau film n’avait pas en lui assez de finesses et de subtilités combinées pour transcender la nostalgie pathétique d’une époque. Oui, laisse comprendre ce film, la violence peut prendre racine dans toutes les sociétés. Et s’empresser de la refuser en bloc sert-il à nous éviter de nous demander pourquoi nous en sommes arrivés là ? Pourquoi faudrait-il sans cesse « à son tour exploiter le plus petit que soi pour réussir », demande une lettre anonyme, sans doute de Pierre Vallières, citée dans le film ?

La violence n’est pas un passage obligé, comme le comprenaient à tort plusieurs jeunes des années 1960 à la lecture des écrits de Frantz Fanon publiés par François Maspero, cet éditeur admirable mort il y a quelques jours. Mais pour que la jeunesse de toutes les époques puisse croire à l’idée qu’une révolution pacifique est possible, encore faudrait-il qu’elle puisse raisonnablement se sentir maître de son destin. Cela tient pour beaucoup à des conditions dont la jeunesse ne décide pas.

Une étude de l’Université de la Colombie-Britannique publiée le 14 avril montre que ce sont principalement les jeunes qui, au cours des quatre dernières décennies, ont vu leur endettement s’alourdir, leurs revenus baisser et leurs perspectives générales s’assombrir. Et après, comme l’écrivait Sébastien Jean dans une lettre aux lecteurs du Devoir, on se demande, en jouant les vierges offensées, pourquoi une partie de cette jeunesse finit par avoir le goût de tout casser.

En 1971, à l’occasion d’une grande manifestation contre la concentration de la presse, Michel Chartrand avait pesté contre quelques excités qui confondaient devant lui révolution avec cassage de vitre. Quelques manifestants s’en prenaient à l’immeuble d’Hydro-Québec. « L’Hydro-Québec nous appartient », tonna Chartrand au micro. Et « elle nous appartient même si le premier ministre Robert Bourassa y a ses bureaux ».

Chartrand savait remettre de l’ordre, sans jamais oublier que le désordre social le plus profond, celui qu’il faut vraiment combattre, ne tient pas à l’action d’une poignée de manifestants qui cherchent de l’air comme ils peuvent tandis que la société les étouffe. En condamnant les uns, Chartrand prenait ainsi bien garde de ne pas décourager les autres. On aimerait son exemple mieux suivi aujourd’hui, tout en gardant en tête aussi l’image d’un Pierre Vallières qui, au soir de sa vie, bien qu’adouci, conservait près de son lit d’hôpital l’oeuvre d’Arthur Rimbaud.

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2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 avril 2015 09 h 41

    Texte à impimer...

    "...encore faudrait-il qu'elle puisse se sentir raisonnablement maître de son destin"
    j'ai bien aimé.
    Très beau "papier" de J.F. Nadeau.

  • Lucien Cimon - Abonné 20 avril 2015 10 h 05

    Merci

    Un autre excellent texte susceptible d'alimenter une réflexion qui dépasse les considérations comtables auxquelles on nous soumet à coup de mantras démagogiques, de baillons ou de matraques.
    L'inertie des citoyens les amène immanquablement à se faire dépouiller de leurs droits.