Marée inhumaine

Trois fois en une semaine, dans trois épisodes distincts, plus de mille malheureux ont perdu la vie en mer Méditerranée. Trois cents, puis quatre cents la semaine dernière, et puis samedi, dans le détroit de Sicile, l’horreur absolue : sept cents personnes noyées, après un mouvement de panique sur un rafiot surchargé qui chavire…

Près de deux mille victimes depuis le début de 2015. Vingt mille depuis l’an 2000. Des migrants clandestins à qui des passeurs criminels en Libye — négriers des temps modernes, qui s’échangent les passagers comme du bétail — font miroiter les lueurs trompeuses de l’Europe, en leur extorquant les économies d’une vie, avant de les abandonner en haute mer, dans des embarcations qui deviennent leurs tombeaux.

Plusieurs de ces victimes — mais pas toutes — s’étaient engagées dans l’aventure en toute conscience de ce qu’elles faisaient : « Plutôt mourir que retourner d’où je viens. »

 

 

Le phénomène n’est pas nouveau : depuis des lustres, au gré des guerres et des crises humanitaires, des gens ont tenté, par mille chemins clandestins, d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique centrale, de rejoindre de meilleurs cieux, souvent plus au Nord, des lieux réputés prospères, sans guerre, sans oppression.

Les réponses ont été diverses : accueil généreux dans certains cas (que l’on pense à ces Vietnamiens et Cambodgiens venus s’installer au Québec après le tourbillon des années 1970 en Asie du Sud-Est), mais aussi érection de barrières et multiplication des contrôles (que l’on pense au mur — qui n’est pas le seul du genre — construit par les États-Unis à la frontière du Mexique à compter de 2002).

Mais la Méditerranée n’est pas une bande de terre et, aux portes de l’Europe, ces équipées tragiques connaissent depuis deux ans une remontée dramatique. Le nouvel épicentre est le Mare Nostrum, commun à l’Afrique et au Vieux Continent. En première ligne : le vent réactionnaire, djihadiste et guerrier qui a enterré l’espoir des « printemps arabes » de 2011: chaos politique, guerre et misère en Afrique du Nord et au Moyen-Orient sont sans aucun doute à l’origine de cette nouvelle vague.

On peut toujours remonter aux causes sociales, économiques et géopolitiques de la tragédie. On peut bien dire : « Il ne fallait pas intervenir en Irak en 2003 » ; « Il ne fallait pas intervenir en Libye en 2011. » Ou au contraire : « Il fallait intervenir en Syrie contre Bachar al-Assad en 2013. »

Mais le mal est fait et, dans l’immédiat, la crise est très clairement amplifiée par le développement spectaculaire, en Libye depuis 2013, de réseaux criminels autour de la côte, entre Tripoli et Misrata, qui profitent de l’absence d’État, d’armée, de douaniers, de policiers… pour exercer leurs trafics en toute impunité.

Quant à la guerre de Syrie, la pire catastrophe humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale (pire, par exemple, que le meurtrier conflit de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990), elle accroît la pression migratoire, même si la filière méditerranéenne vers l’Europe n’en canalise qu’une petite partie.

Notons en passant que, dans les derniers épisodes en Méditerranée, la majorité des victimes ne venaient pas du Levant ou de l’Afrique du Nord, mais de l’Afrique subsaharienne : de Somalie et d’Érythrée, notamment. En 2015, il n’y a pas que le Moyen-Orient qui fait fuir ses populations.

 

Et en face, quelle réaction ? Le désarroi, la cacophonie, l’impuissance devant une vague déferlante qui paraît sans solution. Il y a, oui, la générosité (les Italiens du Sud, presque seuls au front, exemplaires de solidarité), mais il y a aussi une xénophobie fascisante (les hauts cris de la Ligue du Nord, qui réclame un « blocus maritime »), dont l’exemple le plus fort du moment est venu vendredi de Grande-Bretagne…

Katie Hopkins, polémiste vedette du journal le plus lu du royaume, The Sun, parlait dans sa chronique du 17 avril d’une « invasion de cafards » et d’une « peste d’humains sauvages », après une intro provocatrice et explicite : « Montrez-moi les images de berceaux, les corps flottants, jouez-moi du violon, je n’en ai rien à foutre. »

La question de l’immigration — régulière ou clandestine, humanitaire ou économique — est en train de revenir en tête des sujets à l’ordre du jour européen, sur un continent en crise d’identité, qui peine tragiquement à parler d’une seule voix.

19 commentaires
  • Violette Paré - Abonné 20 avril 2015 08 h 36

    Marée inhumaine

    Mais, QUE FAIT DONC L'ONU À CE SUJET???

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 20 avril 2015 10 h 50

      ils jasent....

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 avril 2015 12 h 59

      Elle attend des ordres qui ne seront jamais donnés.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 20 avril 2015 08 h 44

    L'Europe est un Mythe.

    C'est une association économique , une business...rien a ajouter de plus! Une tour de Babel au mieux.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 20 avril 2015 14 h 36

      M. P de Ruelle....NOUS devrions être solidaires de l'Europe...quand je dis
      NOUS je parle du reste du Monde...Océanie, Asie, Afrique, Amériques.
      Solidaires dans les responsabilités...Le temps n'est pas au "pointage du doigt" mais à la solidarité et la générosité. En même temps, il faut:
      trouver des solutions pour aider ces gens dans leur pays en premier lieu,
      c'est là qu'est le mal : dictateurs, djihadistes, famines, guerres
      larvées, colonialisme économique, vol des ressources (multinationales et
      régimes dictatoriaux) etc.etc.

    • Claude Bernard - Abonné 20 avril 2015 22 h 19

      Mme. Sévigny,

      Comment aider ces malheureux dans des pays sans foi ni loi et où règnent le chaos et l'anarchie.
      C'est là mission impossible et il est irréaliste, à mon avis, d'y voir une solution.
      Cela peut même ressembler à une excuse pour les exclure des ¨pays blancs et chrétiens ¨.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 21 avril 2015 13 h 07

      Les pays africains ont voulu leur indépendance, et depuis aucun n'ont mis à profit les milliards et milliards de dollars qui leur ont été donné par les pays occidentaux pour poursuivre leur développement, entamé au temps de la colonisation. Les pays occidentaux se doivent de cesser de s'ingérer dans les affaires africaines et s'occuper de leurs frontières et affaires intérieures, car leurs peuples grognent et ne vont pas tarder à exploser. Les politiques extérieures, ou étrangères, l'aide étrangère surtout, n'ont plus de sens, ou doivent être mises en oeuvre d'une toute autre manière, afin d'assurer des résultats concrets dans ces pays.

      Le Colonisateur du 21e siècle en Afrique, soit dit en pasant, est la Chine qui ne fait que piller les ressources en utilisant sa propre main-d'oeuvre venue directement de la Chine. Ni l'Afrique ni les Africains ne profitent de cette exploitation sauvage. Cette forme de colonisation est bien plus dommageable pour l'Afrique que du temps des Anglais et des Français. Mais, bien entendu, on n'en fait jamais état dans les médias, préférant conditionner les Occidentaux à se repentir éternellement pour une époque longtemps révolue.

      J'espère que les gens des pays du Nord sortiront de leur torpeur avant qu'il ne soit trop tard. On peut bien porter secours, mais ouvrir grand sa porte et se laisser envahir, cela devient suicidaire.

  • Pierre Bernier - Abonné 20 avril 2015 09 h 00

    Effets d'un discours irresponsable ?

    N'est-ce pas ce qui arrive quand le discours d'États n'est axé que sur l'image en matière d'immigration. Celle du "paraitre" ouvert et généreux face au reste du monde ?

    Il finit par être cru... par ceux qui ne peuvent vérifier les mensonges venus de loin.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 avril 2015 09 h 43

    Le camps des saints de Jean Raspail

    À lire absolument, pour ceux et celles qui souhaitent avoir un début de réponse et de vérité, et qui ne sont pas encore complètement endormis par le discours ambiant et la pensée unique.

  • Claude Bernard - Abonné 20 avril 2015 10 h 00

    Si c'est un homme...

    Ainsi donc, si nous avions une frontière commune avec le Mexique ( comme les U.S.A.) ou avec Haïti ( comme la République Dominicaine ), nous n'agirerions pas comme ces fascistes racistes et ouvrirerions toutes grandes nos portes à ces damnés de la terre?
    Serions-nous aussi généreux que les Italiens du sud ou direrions-nous comme d'habitude : pas dans dans ma cour?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 avril 2015 10 h 28

      Et vous monsieur Bernard, que feriez-vous? Cette question dépasse largement l'aspect humanitaire et le principe du Bon samaritain. Même des pays africains (Algérie, Israël, Afrique du Sud, etc.) protègent leurs frontières et refoulent les clandestins, forçant les pays d'où proviennent ces migrants à se mobiliser pour s'occuper de leurs populations. Que ceux qui accusent leurs compatriotes de xénophones, voire de racistes, lorsqu'ils expriment de vives inquiétudes face à l'immense vague de clandestins déferlant sur l'Europe (avec tous les problèmes socioéconomiques que cela entraînent) essaient de s'imaginer héberger tous les sans-abris de leur ville, à leurs frais, dans leur maison. Beaucoup de vérités sont étouffées dans cette tragédie. Les peuples européens, les plus humanistes de la Terre, n'ont pas de honte à avoir de s'inquiéter pour leur avenir, en tant que nations et civilisations.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 20 avril 2015 15 h 29

      A Mme Lapierre
      Je crois que vous avez une mémoire sélective...les peuples Européens , les plus humnistes de la terre:
      1. Ridicule comme généralisation: vous oubliez sans doute la traite des noirs et le reste, génocide perpétre durant la 2ieme guerre monfiale... Je pourrais vous citer des .....mais la liste est tellement longue
      2. Une partie du chaos actuel est un reliquat de l'intervention menée par la France en Libye sous le régime du Président Bling Bling N Sarkozy...
      3. Et pour conclure de la manière dont les pays riches du nord traitent les pays pauvres de l'Europe du sud ne démontre pas un sens de partage empathique et humaniste..
      En conclusion: un conseil amical, relisez vos livres d'histoires et suivez l'actualité internationale de plus près.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 avril 2015 20 h 18

      Et que dire du mépris que vous nourrissez à l'égard des vôtres, monsieur Ruelle? Pour le reste...