La mort de l’égoportrait

C’est fait ! La farce, la grande absurdité narcissique du présent, a assez duré. Et tant pis pour les adeptes persistants de l’égoportrait — les Anglos disent selfie — qui vont devoir trouver autre chose pour se mettre en scène et s’exhiber dans les univers numériques : l’art de s’autophotographier à bout de bras, à l’aide d’un téléphone dit intelligent, est désormais un geste du passé. Dans les arrière-bans de la modernité, là où le passéiste de base et l’angoissé du changement ronronnent, on entend déjà dire : enfin !

Ce n’est pas nous, c’est le… prince Harry — oui, oui, le prince Harry ! — qui vient de sonner le glas de la tendance, il y a quelques semaines, lors d’une visite officielle en Australie où le fils de l’autre homme à la tête de chou est allé promener son ennui de monarque. Interpellé par un adolescent qui souhaitait immortaliser l’instant avec un égoportrait de circonstance, Henry de Galles a répondu : « Non ! Je déteste les égoportraits. Je sais que tu es jeune, mais les égoportraits, ce n’est pas bien. Prends une photo normale », rapporte The Guardian.

Quand un membre de la famille royale, qui a l’obligation de cultiver une pensée lénifiante et consensuelle — plutôt que l’urgence d’exister dans l’instant — pour représenter tout le monde et ne déranger personne, condamne sans ambages une pratique culturelle, inutile de penser que la chose est en train de mourir : elle est certainement déjà bien morte.

L’égoportrait, dont le nom en anglais a marqué l’année 2012, selon le magazine Time, que l’Oxford Dictionaries a nommé « mot de l’année » en 2013, a finalement, en 2015, le cadre qui s’effrite. Et si la présence d’un prince dans la trentaine pour écrire cette nécrologie du présent a tout pour faire sourire, elle n’était pas totalement nécessaire, en fait, pour prendre la pleine mesure d’une tendance que sa surreprésentation dans les univers numériques ne pouvait que condamner.

Fragments d’une dérive

Il suffit de taper « selfie » ou « égoportrait » dans un moteur de recherche, Twitter ou Facebook pour appréhender la fin. Sous le vocable, les fragments d’une dérive s’y exposent, tous au « je », et à la tonne avec ici, la jeune fille à moitié nue se montrant dans le reflet du miroir de la salle de bain et là le couple souriant devant un paysage remarquable, un bâtiment connu, un groupe d’amis faisant la fête, alouette.

L’égoportrait n’a plus d’âge, plus de statut social, mais aussi plus de limites grâce à la perche à égoportrait, ce bâton permettant d’activer son téléphone une longueur de bras plus loin et qui permet désormais de placer une plus grande part de décor dans la mise en scène de son ego : dans un musée célèbre, au sommet d’un monument, au bord d’un Grand Prix, dans une foule qui manifeste, qui chante une victoire… Pour dire qu’on y était et le crier à la terre entière. Les vieux artistes en mal de jeunesse, les politiciens cherchant à « faire jeune » en ont plus d’un à leur actif, tout comme les vedettes du moment et le voisin d’à côté qui bosse pour une boîte de comptables.

L’égoportrait n’est plus le phénomène émergent et marginal qu’il était. Plus le signe distinctif du hipster ou du bobo qui sait tout avant tout le monde. Il s’est démocratisé et c’est certainement le pourquoi de sa mise à mort, un peu comme les lipdubs, ces clips promotionnels chantant et exposant dans un plan-séquence un groupe de personnes reprenant en play-back une chanson du répertoire populaire. En 2009, c’était chic et original. En 2011, quand l’Union des producteurs agricoles (UPA) et un groupe d’infirmières en colère ont commencé à exploiter le concept pour attirer les regards vers eux, les signes d’usure du projet narratif devenaient alors évidents.

Dans la courte histoire de l’humanité numérique, le destin de l’égoportrait — un truc finalement très pratique quand on n’est plus capable d’entrer en communication avec l’autre pour lui demander de nous prendre en photo — avait finalement été écrit par d’autres phénomènes de mode à caractère viral avant. Mais pas seulement…

Refuser l’appel de la surexposition

La mort de l’égoportrait trouve également sa place dans un présent numérique où l’humain semble de moins en moins succomber à cet appel, un brin pathétique et surtout vertigineux de la surexposition du soi, de l’ignominie de la confidence hasardeuse et pixelisée, pour exister dans le regard distant de l’autre.

La semaine dernière, une étude de 12 700 comptes Facebook en France, par le projet Algopol, indiquait d’ailleurs le début de la fin de cet internaute « égocentré », au profit d’un internaute qui partage plus d’information sur l’activité humaine et sociale autour de lui que sur lui.

Du « je m’expose, donc je suis », l’humanité serait donc en train de revenir au bon vieux « je pense, donc je suis ». Et forcément, l’égoportrait, quand on se met à penser un peu, tout comme la photo de son chat, celle de l’assiette commandée au resto ou celle de ses enfants partagées avec frénésie, ne peut certainement pas y survivre.

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